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Savoir dire « je ne sais pas » : les chères erreurs de Frédéric Carbonne

Frédéric Carbonne est un homme de radio. Depuis 35 ans, il a exercé sur France Culture, France Musique, France Inter, puis sur France Info depuis une vingtaine d’années, avec une parenthèse comme correspondant permanent aux États-Unis entre 2013 et 2017. Il présente aujourd’hui la tranche d’information du week-end sur France Info, où il tient aussi un rendez-vous consacré aux livres.

Dans cet épisode de la saison 2 de Chères Erreurs, il partage trois leçons tirées de ses erreurs, plus une erreur fondatrice offerte en bonus. Vous y découvrirez :

  • Ce qui distingue une erreur d’une faute, et pourquoi il ne faut pas chercher à éviter les erreurs.
  • Comment un patron a transformé un réveil raté en leçon de management, sans jamais en reparler.
  • Pourquoi savoir dire « je ne sais pas » est une grande qualité, même quand on est censé faire partie des sachants.
  • Pourquoi la préparation ne suffit pas, et ce que l’écoute permet de plus.
  • Comment ne jamais prendre les gens de haut, en distinguant empathie et sympathie.
  • Comment informer sur tout sans faire paniquer.

Erreur ou faute : une différence de degré et de nature

Cécile Qu’est-ce que tu as envie qu’on dise de toi quand tu n’es pas dans la pièce ?

Frédéric Je traduis aussi : quand tu ne seras plus là, qu’est-ce qu’on a envie de dire de toi ? Il a fait le moins de mal possible. À tout le monde : ses proches, les gens qu’on croise. La vie, c’est avoir des interactions, en faisant le moins de mal possible.

Cécile Et c’est quoi ton rapport à l’erreur ?

Frédéric Pas de souci avec. On fait des erreurs, c’est normal, ça fait partie de la vie. Ce serait fou de se dire qu’on n’en fait jamais. On est faits de nos erreurs. Et ce n’est même pas qu’on vit avec, comme un poids qu’on aurait dans le dos. Au contraire, on avance avec.

Cécile Et quelle différence tu fais entre une faute et une erreur ?

Frédéric De degré, évidemment, et presque de nature. Une faute, je pense qu’on s’en rend compte illico, et on peut essayer d’éviter d’en faire. Des erreurs, je pense qu’on se goure si on essaie d’éviter d’en faire. Au contraire, il faut en faire. La différence majeure, c’est celle-là.

L’erreur fondatrice : le réveil qui n’a pas sonné

Frédéric Début 1991, je décroche un CDD à France Culture pour faire les journaux du matin sur France Musique, qui partage la même rédaction. J’étais vraiment ultra débutant, c’était une chance énorme. C’est le début de la guerre du Golfe. La veille au soir, je regarde la télé, la guerre est déclarée. Je m’endors vers minuit, réveil prévu à 4 heures. Et le téléphone sonne : il est 6 heures. Je n’avais pas entendu le réveil. C’était le directeur de la rédaction : « T’as vu l’heure ? Tu viens à la radio. »

Frédéric Le premier journal est une heure et demie plus tard, je n’ai aucune expérience, je prends un taxi à l’arrache et je passe dans ce taxi le pire quart d’heure de ma vie, à transpirer en me récitant je ne sais quoi. J’arrive à la rédaction, et le patron me dit : « Va t’asseoir là, évidemment on t’a remplacé. » Il ne me l’avait pas dit au téléphone. C’est une erreur, et même une faute : on doit être à son poste de travail. Mais il m’a donné une leçon absolument exceptionnelle. Il m’a fait passer le quart d’heure le plus sale de ma vie, et après, il ne m’en a jamais redit un mot. Jamais. Même sous forme de blague.

Cécile Qu’est-ce que tu as appris pour toi, et qu’est-ce que tu as appris quand tu as dirigé des journalistes ?

Frédéric J’ai appris ça : savoir donner une leçon, faire prendre conscience, sans en rajouter après, en faisant confiance à l’intelligence de la personne. Dans la rédaction, c’est devenu un gag récurrent : ne pas se réveiller pour faire le journal, c’était « faire une Carbonne ». Mais lui, jamais, même en allusion. Grand seigneur. Quand j’ai eu quelques années d’expérience de direction, j’avais ça en tête : faire confiance à l’intelligence des gens. Je pense que c’est valable dans l’éducation aussi. Ça s’appelle une erreur fondatrice.

L’impossible n’est pas impossible : l’élection de Trump en 2016

Frédéric J’étais correspondant aux États-Unis entre 2013 et 2017. J’ai suivi la candidature de Trump, la surprise de son émergence. Les collègues américains n’y croyaient pas une seule seconde. À chaque étape, c’était « ce n’est pas possible, il va se casser la figure ». On l’appelait Téfal : tout glissait, quoi qu’il dise.

Frédéric Il suffisait de suivre n’importe quel meeting de campagne pour voir qu’il y avait un élan populaire, chaleureux, profond et puissant derrière lui. On n’est pas des boules de cristal. Je n’ai jamais dit à l’antenne « c’est plié, Hillary Clinton va être élue ». Mais j’ai sans doute manqué de prudence, de la capacité de penser contre soi-même, et peut-être même de l’humilité de se dire : je n’en sais rien. Il y a deux leçons là-dedans : ne pas croire que quelque chose est impossible, et savoir dire « je ne sais pas ».

Cécile Donc les signaux faibles clignotaient très fort, et tu les as mis de côté ?

Frédéric Ce n’était pas aussi caricatural que ça, mais je les ai mis de côté en me disant qu’au final, ça ne pouvait pas arriver. Je ne me défausse pas sur le bruit d’ambiance américain, mais il était tellement fort dans tous les médias qu’on en est aussi des éponges. Qui étais-je pour penser seul dans mon coin ? Au nom de quoi ?

Cécile Comment est-ce que tu préserves ta rigueur journalistique de ce bruit ambiant ?

Frédéric On ne peut pas s’en préserver totalement. Il est forcément là, et on s’en nourrit, parce que c’est une matière en soi. La tendance, c’est de s’y vautrer un peu, parce que c’est passionnant, excitant, agréable. Alors de temps en temps, il faut savoir lever la tête, se mettre en retrait, se faire une bulle. De temps en temps, il faut jeûner d’information.

Savoir dire « je ne sais pas », une grande qualité

Cécile Qu’est-ce qui rend si difficile, dans ton métier, cette qualité de savoir dire « je ne sais pas » ?

Frédéric On est censé faire partie du clan des sachants, entre guillemets, et on l’est en partie. On n’est pas là pour dire en permanence aux auditeurs « je n’en sais rien ». On a l’impression d’être pris en faute, de ne pas avoir suffisamment travaillé ou de ne pas être suffisamment au courant. Et en fait, non. En direct, un confrère ou un auditeur peut vous poser une question à laquelle vous n’avez pas la réponse.

Frédéric Mais « je ne sais pas » n’est pas obligé de tomber brutalement, suivi de rien. Notre travail, c’est avant tout de poser les bonnes questions et d’inciter les gens à se poser les bonnes questions, pas de donner toutes les réponses, parce qu’on ne les a pas. Si on a fait émerger les bonnes questions, on a fait une grosse partie du chemin.

Quand l’impossible devient possible : le roman de la rentrée

Frédéric J’ai depuis quelque temps un rendez-vous culturel le week-end sur France Info, consacré notamment aux livres. Je suis un lecteur compulsif et passionné, c’est une immense chance que ce soit devenu un travail. À la rentrée, comme beaucoup de confrères, j’ai parlé d’un livre que j’avais lu et apprécié, et qui était en tête des ventes : le roman d’un auteur canadien d’origine haïtienne dont on pense aujourd’hui qu’il a pu être écrit avec l’intelligence artificielle. Je continue à trouver que c’est un très beau roman.

Frédéric Il n’y a pas de preuve, et peut-être qu’on ne le saura jamais. Je ne regrette pas une seconde d’avoir donné la parole à cet écrivain. Mais je me suis dit : évidemment, je n’y ai pas pensé une seule seconde. Quand on trouve un style répétitif, on se dit que c’est le style de l’auteur. Pour autant, il ne faut pas tomber dans une méfiance fondamentale et passer tout ce qu’on lit au tamis d’un détecteur d’IA. Qu’un livre soit écrit avec l’intelligence artificielle, à partir du moment où c’est reconnu, je n’en suis pas juge. Il y a un contrat avec le lecteur : qu’est-ce que tu as en main ? Mais il ne faut pas devenir paranoïaque.

Préparer, c’est bien. Écouter, c’est mieux.

Frédéric Dans ce que je fais au quotidien, je brasse plein de sujets en deux ou trois heures d’antenne. Forcément, on se pose la question de la légitimité : qui suis-je pour prétendre connaître ces sujets ? La préparation en amont est essentielle. Et j’ai plutôt une nature de bon élève. Or un bon élève se dit qu’il doit en savoir presque autant que la personne qu’il interroge. C’est un vrai risque.

Frédéric Face à un expert ou à un décideur, on a envie d’être adoubé, qu’il sente qu’on est légitime pour lui poser ces questions, qu’on a anticipé ses réponses. Mais la légitimité à poser des questions ne vient pas d’un savoir qu’on a. Elle vient d’une fonction qu’on occupe : une fonction d’intermédiaire entre ces personnes et les gens qui écoutent de l’autre côté. On n’a pas de note à la fin. La seule note, c’est : est-ce que ce qu’on fait dire à la personne est intéressant, est-ce qu’il va être compris de l’autre côté ?

Frédéric Et ça passe beaucoup plus par l’écoute que par la préparation. Se dire que préparer suffit, c’est un leurre absolu. On peut sortir d’une interview en se disant : on a eu un petit cours, et so what ? Il faut un exercice d’humilité des deux côtés. Écouter permet de sortir de ce qui était prévu. Et si on est soi-même surpris, l’auditeur le sent aussi : tiens, il se passe quelque chose.

Ne jamais prendre les gens de haut : empathie n’est pas sympathie

Cécile Tu m’avais parlé des gilets jaunes.

Frédéric Qu’on le veuille ou non, quand on est journaliste dans un média installé, on est d’un côté de la barrière. On vit une époque où tout ce qui est institution est pointé du doigt. C’est démagogique de généraliser, mais ces interrogations ont un fond légitime : les médias se sont longtemps adressés aux gens sur le mode « on sait, et on vous délivre ce que vous devez savoir ». C’était vrai aussi dans l’éducation nationale. Cette époque est révolue, mais on n’a pas encore trouvé le juste milieu avec l’inverse démagogique, qui consisterait à faire croire qu’on vit l’actualité comme tout le monde. Ce n’est pas vrai.

Frédéric On a tendance à confondre empathie et sympathie. On doit être dans l’empathie avec tous nos interlocuteurs, ce qui ne veut pas dire qu’on adhère à ce qu’ils disent. L’empathie, c’est comprendre les différences, pas approuver. Dans les mouvements sociaux où il y a un fond de violence, qui est absolument réel, on a tendance à ne voir que ça, parce que c’est spectaculaire, et à balayer tout ce qui, sans l’excuser, l’explique. Les médias ne sont pas que des observateurs, on est des maillons de cette chaîne.

Frédéric La réponse est dans la façon de s’adresser aux gens. On ne peut plus s’adresser aux puissants comme on l’a fait à une époque, ce qui ne veut pas dire les agresser. Et on ne peut plus s’adresser aux gens en position sociale inférieure comme on le faisait. Il faut essayer de mettre tout le temps les choses à une même hauteur. C’est le travail quotidien.

Trouver la bonne distance face à la détresse

Cécile As-tu le souvenir d’un moment où tu as eu le sentiment de ne pas être à la bonne hauteur ?

Frédéric Quand j’étais reporter, vers trente ans, je me retrouvais en reportage sur des faits divers, avec des gens qui avaient perdu des proches dans des accidents. J’étais convaincu qu’il fallait raconter ces histoires. Mais je ne savais absolument pas comment leur parler, entre le semi-interrogatoire de police, même bienveillant, et l’excès de dramatisation. Certaines personnes le font très bien. Moi, j’en étais parfaitement incapable en direct.

Cécile Qu’est-ce qui change entre le direct et la distance ?

Frédéric Je ne vois pas les gens. C’est bête, mais on est protégé d’une certaine manière, c’est un peu lâche. Pendant le confinement, j’ai animé des antennes ouvertes avec des témoignages émouvants et rudes. Mais ces gens font la démarche d’appeler, ils sont en attente de quelque chose. Ce n’est pas la même chose que d’aller les solliciter. Ça fait partie des raisons pour lesquelles j’ai arrêté d’être reporter, avec la vie de famille.

Informer sans faire paniquer

Cécile Qu’est-ce que tu aimes le plus dans ton métier ?

Frédéric Avoir l’illusion, je sais que c’en est une, de raconter le monde tel qu’il est au jour le jour, en m’imaginant que je parle à une seule personne à la fois. Lui dire : tu as une vie, plein d’autres choses à faire, mais si tu m’écoutes, peut-être que tu auras un tout petit peu plus de clés pour naviguer dans le monde. Et ce que j’aime aussi, c’est qu’on me dise : dans cinq minutes, tu as cette personne au téléphone, et il faut que de ça naisse quelque chose qui intéresse de l’autre côté.

Cécile Et pour terminer, as-tu une source d’inspiration qui nourrit ta pratique professionnelle ?

Frédéric Aujourd’hui, j’ai beaucoup en tête la façon dont ma maman, qui a 94 ans, se gave d’informations. Elle lit beaucoup Le Monde, elle regarde le service public. Je vois à la fois sa curiosité pour le monde, qui me réjouit infiniment, et la panique que ça lui crée parfois. Je ne veux faire paniquer personne de l’autre côté du poste. Je pense qu’on peut s’emparer de tout sujet d’actualité, aussi triste, tragique ou complexe soit-il, sans être obligé de faire paniquer.

Frédéric Notre travail, c’est de ne rien mettre sous le tapis. Mais j’en suis de plus en plus persuadé : ça passe largement par la façon dont on parle, quel que soit le sujet.

Ce que cette conversation apprend sur l’art de savoir dire « je ne sais pas »

  • Une erreur et une faute diffèrent en degré et presque en nature. On peut chercher à éviter les fautes, mais vouloir éviter les erreurs est une erreur : on avance avec elles.
  • Une erreur fondatrice peut devenir une leçon de management : faire prendre conscience, puis ne plus en reparler, en faisant confiance à l’intelligence de l’autre.
  • Ne jamais tenir l’impossible pour impossible. Les signaux faibles peuvent clignoter très fort, et le bruit ambiant peut empêcher de les voir. Il faut parfois jeûner d’information.
  • Savoir dire « je ne sais pas » est une grande qualité, y compris pour ceux qu’on considère comme des sachants. L’essentiel est de faire émerger les bonnes questions, pas de détenir toutes les réponses.
  • La légitimité de celui qui questionne vient de sa fonction, pas de son savoir. Préparer est nécessaire, mais c’est l’écoute qui permet de sortir du prévu.
  • Empathie n’est pas sympathie : comprendre n’est pas approuver. Il s’agit de s’adresser à chacun à la même hauteur, puissants comme plus fragiles.
  • On peut tout raconter sans faire paniquer. Cela passe par la façon dont on parle.

« On est faits de nos erreurs. On ne vit pas avec, on avance avec. » Frédéric Carbonne

Retrouvez Frédéric Carbonne sur France Info le samedi et le dimanche de 14h à 17h.

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