Rencontrons-nous !
Belinda MJ Brown est coach exécutive et superviseure de coachs franco-américaine, installée dans le sud-est de la France. Formée au coaching aux États-Unis, elle pratique depuis 2010, détient la certification MCC (Master Certified Coach) de l’ICF et est responsable régionale de l’antenne ICF Côte d’Azur.
Pour ouvrir la saison 2 de Chères Erreurs, elle partage trois erreurs du coach indépendant qui ont construit sa pratique, de sa reconversion jusqu’à aujourd’hui. Vous y découvrirez :
Belinda Comme la plupart d’entre nous, je fais des erreurs, et certaines de celles que je vais partager ont certainement été commises par d’autres coachs. Elles m’ont permis de grandir, de me développer, de me questionner, parce que c’est un métier très exigeant. Je dis toujours qu’il n’y a que ceux qui ne font rien qui ne se trompent pas.
Belinda J’ai vécu douze ans aux États-Unis, je suis franco-américaine. Là-bas, il y a une vraie culture de l’échec : si on n’échoue pas, c’est qu’on n’entreprend pas. Et en tant que coach, on est entrepreneur. Il faut accepter que l’erreur fasse partie du chemin pour grandir, itérer, réitérer.
Cécile C’est une des raisons qui m’a donné envie d’ouvrir la saison 2 avec toi : apporter ce petit vent d’Amérique dans une culture qui n’est pas très ouverte à l’erreur. Tu m’as proposé trois erreurs : une en quittant le monde corporate, une de coach débutante et une de coach confirmée.
Belinda Ce que j’ai envie qu’on dise de moi, c’est que la personne s’est sentie considérée, qu’elle a senti qu’elle existait dans l’échange. Je trouve que nous vivons dans un monde où l’humanité a un peu moins d’importance, alors être vu, entendu, considéré dans son unicité, c’est essentiel.
Cécile Belinda, c’est celle qui voit les gens.
Belinda Oui, je les vois, je les sens, et je les autorise à être qui ils sont, quels que soient leur background et leurs idées. Je ne suis pas là pour juger, je suis là pour me connecter à l’humanité de l’autre personne, et c’est avec cet état d’esprit que j’accueille dans un espace de coaching.
Belinda En bonne corporate girl, j’ai projeté le modèle des grandes multinationales sur mon activité solo. Je me suis dit qu’il fallait du marketing, de la communication, de la vente, du reporting. J’ai organisé une usine à gaz et je suis devenue une femme-orchestre.
Belinda Moi qui avais choisi cette reconversion par passion pour le coaching, je me suis retrouvée à passer 90 % de mon temps à faire autre chose. Je perdais de l’énergie, je ne comprenais pas pourquoi elle était aussi basse, et j’ai fini par avoir une perte de sens totale. Dans le corporate, j’avais une assistante, un responsable marketing, quelqu’un aux finances. Là, je concentrais mon temps sur des choses que je ne maîtrisais pas et auxquelles je ne prenais aucun plaisir.
Belinda Ça a été une révélation : tu as quitté le monde de l’entreprise pour coacher, pour être avec les gens, pour accompagner des transformations, pas pour faire de l’administratif.
Cécile C’est l’excès inverse de ce que je vois chez la plupart des coachs français, qui ne font que du coaching, d’ailleurs aidés par des écoles qui centrent leur enseignement sur le coaching pur et pas sur le business du coach. Les coachs français doivent apprendre à devenir entrepreneurs, et toi tu es allée trop loin dans l’autre sens. On se retrouve au même endroit : entrepreneur, c’est la moitié de ma vie, coach, c’est l’autre moitié, l’une nourrit l’autre, et si l’une prend le pas sur l’autre, ce n’est plus viable.
Belinda On est d’accord. Je m’étais totalement déconnectée de ce qui faisait battre mon cœur dans ce métier.
Belinda Après ça, j’ai pris du recul et je me suis dit qu’il fallait que je me nourrisse à nouveau, alors je suis partie à fond dans le coaching. Comme la partie marketing et la partie financière étaient déjà organisées, je suis devenue la voiture-balai : je ramassais tous les coachings, toutes les occasions étaient bonnes. Ça me donnait du sens, ça me connectait aux autres, et ça payait mes factures sans charge mentale.
Belinda Mais ça a brouillé mon positionnement. J’accompagnais des VP, des étudiantes en médecine, des personnes en transition de carrière, avec des niveaux de responsabilité et des environnements très différents. Quand je parlais de ce que je faisais, c’était compliqué à articuler. Je faisais bien du coaching professionnel, mais sur des audiences et des modalités différentes. Il n’y avait pas de consistance, et je contribuais malgré moi au flou qui existe déjà sur ce qu’est le coaching professionnel.
Cécile Dans ces conditions, c’est difficile d’avoir une identité, et impossible d’avoir un tarif clair. Tout ça donne un petit parfum de manque de professionnalisme.
Belinda J’avais quand même de la chance, parce qu’aux États-Unis le coaching est installé depuis une trentaine d’années, y compris pour les individuels. Je savais la valeur que j’apportais, et je facturais environ 30 % de plus quand c’était une entreprise qui payait. En revanche, mon message était brouillé. C’est comme une marque de shampooing sur laquelle il serait écrit : je lave les cheveux, je sens bon, je fais ci, je fais ça. La valeur était bien réelle, mais ça ne servait pas mon business : pas de consistance, pas de récurrence, des recommandations qui venaient de tous azimuts.
Belinda J’en ai parlé à ma coach, et j’ai décidé de resserrer mon message, de véhiculer quelque chose qui me parle et de construire une marque reconnaissable.
Cécile Tu as été coachée depuis que tu es coach.
Belinda Oui. Dès la sortie de mon école de coaching, j’ai embauché mon premier coach avec mes propres deniers, une coach business. Un an et demi, deux ans après, j’en ai changé parce que j’évoluais et que mes besoins étaient différents. J’ai toujours eu un coach depuis 2011. Ça fait partie de mon entreprise : chaque année, j’ai un budget alloué à ça, à la formation continue, et maintenant à la supervision et à la thérapie. Ces sept dernières années, c’est à peu près 20 000 € par an, et si ça dépasse, ça dépasse.
Cécile C’est ce qui différencie la culture entrepreneuriale américaine de ce que je connais en France : il n’y a pas cette peur du manque. Un entrepreneur américain investit, sinon c’est qu’il ne se donne pas les moyens de réussir.
Belinda Exactement. J’avais ce côté entrepreneurial américain, mais aussi la mentalité franco-française du manque : je n’allais pas dépenser 10 ou 15 dollars de l’heure pour que quelqu’un fasse telle tâche à ma place. Je l’ai retrouvée en revenant en France en 2019. Aux États-Unis, on dit « to make money, you need money ». C’est comme dans un jardin : si tu ne plantes pas de graines, il ne se passera rien. Il faut investir un minimum, du temps, mais surtout de l’argent, et se concentrer sur son activité principale.
Cécile Tous les coachs que je connais sont passés par là : prendre tout ce qui vient pour payer les factures, puis affiner progressivement son positionnement. J’ai le sentiment que le positionnement et la valeur qu’on apporte ne cessent jamais d’évoluer. Le marché change, les besoins de nos clients changent, la concurrence n’a plus la même tête qu’il y a cinq ou dix ans, et notre expérience change aussi.
Belinda Tout à fait. Je n’aime pas dire qu’on devient la meilleure version de nous-mêmes. Il s’agit d’être la version de nous-mêmes qui est adaptée au moment dans lequel on vit : l’environnement, la société et le monde du travail changent.
Belinda En supervision, certains coachs me disent qu’ils n’ont ni coach ni supervision, et ils ne viennent que quand ils ont un problème, pas dans une exploration permanente. Je trouve que ça pèche en France, à cause de ce côté manque financier, mais aussi parce que beaucoup d’écoles n’expliquent pas que c’est un métier d’entrepreneur. Ce n’est pas se mettre dans les pages jaunes et attendre que quelqu’un appelle.
Cécile Parce qu’on peut attendre.
Belinda Beaucoup de coachs sortis d’école me disent : mon job, c’est de coacher, le reste je ne sais pas le faire et ça ne m’intéresse pas. Mais les gens ne trouvent pas : ce n’est pas comme aller chez le médecin sur Doctolib.
Belinda J’avais neuf ans de pratique, j’étais très impliquée à l’ICF, je travaillais beaucoup sur les compétences. Je me suis retrouvée dans une organisation où nous avions contractualisé en suivant à la lettre notre code de déontologie et nos compétences. Environ 98 % de mes règlements viennent d’entreprises, donc il y a toujours plusieurs parties prenantes. Je suis aguerrie, on a notre contrat tripartite, on se focalise sur les objectifs, et tout doit rouler. Et non, ça ne roulait pas.
Belinda Mon coaché était dans un environnement toxique. Je n’ai pas pris le recul nécessaire pour l’accompagner à faire face, ni eu le courage d’aller poser la situation lors d’une réunion intermédiaire pour dire : il se passe quelque chose qui fait que le coaching ne peut pas avancer, regardons la réalité telle qu’elle est, pour réajuster les objectifs ou constater que le coaching n’est peut-être pas adapté à ce moment-là. Ce n’est pas ce que j’ai fait.
Belinda En supervision, je me suis aperçue que j’avais accompagné mon client, le coaché, mais pas le sponsor, qui est aussi une partie prenante du coaching. Mon client avait trouvé une échappatoire, mais la question que je me suis posée, c’est : est-ce que je ne lui ai pas ôté sa liberté de choix, si importante dans notre responsabilité de coach ? Par mon manque de courage, d’ancrage et de distance, je l’ai dépossédé de la possibilité de choisir de faire face plutôt que de partir.
Belinda C’est là que j’ai relu notre code de déontologie avec un nouveau regard. Il y a des livres ou des œuvres qu’on lit à sept ans, à vingt ans, à trente ans, et on y trouve à chaque fois une nouvelle clarté. Je me suis dit : c’est plus complexe que ça, ce n’est pas juste un cadre. On nous demande trois heures d’éthique sur trois ans pour renouveler notre certification, que ce soit ACC, PCC ou MCC. Où met-on vraiment l’emphase ? C’est la fondation de notre métier : pas seulement la lettre, mais aussi l’esprit du code de déontologie.
Belinda J’en ai parlé en supervision, et aussi en thérapie, parce qu’une expérience personnelle, vécue dans mon premier rôle de manager en entreprise, était aussi en jeu. Aujourd’hui, dans quasiment tous mes coachings, je ne prends plus l’exercice tripartite à la légère, comme une case à cocher. On va chercher de la profondeur, on cherche à comprendre le système. Et si les choses n’avancent pas comme prévu, je n’hésite pas à lever la main et à dire : il se passe quelque chose. C’est au service du système, du sponsor, du coaché, de ce qu’on a co-créé ensemble.
Cécile Travaillant moi aussi essentiellement en entreprise, c’est important de se rendre compte qu’on ne travaille pas uniquement au service de notre coaché, mais au service du système, d’autant que c’est le système qui nous paie. Il faut faire très attention à notre positionnement entre le coaché et le système, c’est extrêmement important et extrêmement difficile, d’autant qu’on est pris dans des jeux de pouvoir et dans une asymétrie économique. Ça me rassure de t’entendre dire que tu as fait cette erreur avec neuf ans de pratique dans les pattes.
Belinda Je ne suis pas à l’abri d’en faire d’autres, j’en ai fait une il y a moins de deux ans. Il faut avoir l’humilité de dire que ça fait partie du parcours, et de se demander ce que j’apprends, quel angle mort ou quel déclencheur il y avait, ce que ça dit de moi en tant que professionnelle. On a l’impression que quand on a appris à faire du vélo, on peut toujours être sur son vélo, mais le paysage change, la route change. Chaque client est une redécouverte. Parfois je suis fatiguée, parfois j’ai enchaîné trop de coachings, parfois j’avais trop d’assurance et j’étais en posture haute au lieu d’être en posture basse.
Cécile Ces erreurs, en particulier les erreurs éthiques, nous font passer d’un palier à un autre. Ce n’est pas la conséquence chez un client mécontent qui déclenche le changement, c’est le doute qu’elles font naître en nous : là, je n’étais pas là où j’aurais dû être. Ce sont des moments très inconfortables, qui font monter le niveau d’exigence et qui ne peuvent pas faire l’économie du temps.
Belinda On ne peut faire l’économie ni du temps, ni d’accueillir ses erreurs. Certains coachs se sentent coupables, ont honte, ne veulent pas en parler, et ne vont donc pas en supervision. On a l’impression d’être dans un rôle de performance, alors que ce qui nous est demandé, c’est de gérer des relations et des liens, entre des personnes ou dans des organisations, avec tout ce côté systémique.
Belinda Le risque, quand on a fait une erreur, c’est de se protéger, d’éviter de prendre le moindre risque, et c’est là qu’on stagne et qu’on ne passe plus certains paliers. Il faut avoir l’humilité de s’appliquer à soi-même la bienveillance qu’on a avec nos clients, quand on les encourage à tester, expérimenter et faire face à leurs erreurs. C’est là que l’esprit et la lettre de notre code de déontologie sont si importants : ils ne s’appliquent pas qu’à nos clients, ils s’appliquent à nous.
Cécile Je reste avec l’idée que tu as appris de tes erreurs et que tu continues à en faire, et que c’est ce qui te fait continuer à progresser.
Cécile C’est sur ce thème de l’apprentissage par l’erreur qu’on s’est rencontrées, et tu m’as invitée à une journée de professionnalisation en novembre. Tu veux nous en dire un mot ?
Belinda Je suis en charge de l’antenne Côte d’Azur de l’ICF, et je suis impliquée à l’ICF depuis que je suis certifiée, donc depuis 2011. Chaque année, le chapitre France organise une journée de professionnalisation, financée par nos cotisations : 60 à 70 % du coût sont subventionnés pour les participants, parfois 80 %. L’an dernier, le thème était l’intelligence artificielle, l’année d’avant la supervision. Cette année, ce sera le coaching dans les organisations, ici à Nice.
Belinda Pour un sujet qui peut paraître lourd, parfois trop pragmatique, sans droit à l’erreur, j’ai trouvé que c’était une belle façon de commencer que d’inviter Cécile. Ça apporte de la nouveauté et de la fraîcheur, un peu de légèreté et de distanciation, pour embrasser ces apprentissages qui se font parfois dans la douleur et les transformer rapidement en moteur pour avancer et accompagner nos clients, dont les défis et les organisations sont de plus en plus complexes.
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