Cancer du sein et carrière : sortir du dilemme « cache ta maladie ou cache-toi »

© Centre de lutte contre le cancer Léon Bérard

Une femme sur neuf sera confrontée au cancer du sein au moins une fois dans sa vie. 3/4 d’entre elles ont plus de 50 ans. Cette maladie ne se contente pas de bouleverser la vie intime et familiale de dizaine de milliers de femmes chaque année. Elle représente une occasion de plus de discriminer les femmes au travail.

Cela fait sept mois que cet article patiente dans mes tiroirs. Sept mois pendant lesquels parler de cancer du sein m’a paru, à tort ou à raison, inaudible. Sept mois pendant lesquels, pour cause de COVID19, les femmes se sont moins fait dépister, augmentant ainsi leurs risques de diagnostic tardif. 

Je profite d’octobre rose pour publier ces réflexions qui m’ont été inspirés par trois dirigeantes qui ont toutes combattu le cancer du sein et dû se battre pour retrouver leur place au travail. Je ne les nommerai pas mais j’espère qu’elles se reconnaîtront et que leur témoignage aidera d’autres personnes à traverser des situations similaires. Ici, elles s’appelleront Laure, Marie et Lucile.

Au début, c’est moi qui choisis comment gérer mon cancer du sein.

Entre le diagnostic et l’opération, les délais sont (étaient ?) assez courts. Juste assez pour encaisser le choc, et parer au plus pressé. Organiser son absence au bureau, à la maison. Le dire aux enfants ou pas, comment protéger, comment rassurer. Si les choix familiaux ont varié de l’une à l’autre, toutes ont prudemment tu la raison de leur arrêt à leur employeur.

 Après l’opération viennent les séances de radiothérapie. Marie a choisi de rester en arrêt d’autant qu’elle était en congé maternité ; Laure et Lucile ont préféré revenir immédiatement au bureau pour ne pas laisser la maladie envahir leur vie. Toutes m’ont dit : jusque-là, j’avais le sentiment de pouvoir choisir ce qui était bon pour moi.

 

C’est au retour que tout se gâte. 

Les mêmes anecdotes reviennent avec une constance étonnante dans les témoignages de ces trois femmes. Bien sûr, je suis consciente que je n’ai pas sous la main un échantillon statistiquement représentatif, mais je suis curieuse de savoir ce qui résonne chez vous qui me lisez :

L’effroi des collègues face au cancer du sein : dans les regards apitoyés, les petites remarques, les sous-entendus, les silences, Laure et Maria ont entendu « elle apporte la mort ». Il y a en permanence un éléphant apeuré dans la pièce. D’autant que celles qui se sont risquées au mi-temps thérapeutique ont bien compris que le mi-temps qui compte, c’est celui où elles sont malades.

Laure : Ça pose un tas de problème d’organisation et tout le monde pense bien faire en disant « laisse, je peux faire sans toi ». Ils ne se rendent pas compte du stress qu’ils créent en disant ça. Au lieu d’écouter mon corps qui disait « vas-y mollo », j’ai mis les bouchées doubles pour retrouver ma place dans l’organisation.

 

La bienveillance paternaliste : quand le retour n’est pas accueilli par une dispense immédiate d’activité sur l’air de « ton poste a évolué, tu n’es plus la bonne personne pour ce poste », la mise à l’écart est quasi-inévitable, « on ne va pas te mettre là-dessus, c’est trop fatiguant pour toi ».

Marie : Au début ça allait parce que j’étais vraiment fatiguée, mais quand je me suis sentie mieux et que j’ai voulu reprendre ma vie d’avant, j’ai compris que je restais malade aux yeux de mes collègues du CODIR et qu’ils se trouvaient bien sympas de me chouchouter comme ça. Donc non seulement j’étais mise à l’écart, mais en plus, j’étais priée de ne pas jouer les ingrates en montrant ma frustration !

La malveillance plus ou moins assumée : la mise à l’écart n’est pas toujours bienveillante, loin s’en faut. Laure se souvient des bagarres qu’elle a dû mener pour conserver son poste face à des concurrents qui n’avaient de cesse de crier sur tous les toits qu’ils pouvaient s’investir à 100%, eux, y compris quand elle avait repris son poste à plein régime.

Lucile : la peur de perdre mon boulot et la culpabilité de ne pas être à la hauteur pour mes équipes m’a fait longtemps hésiter avant de parler de mon cancer à qui que ce soit. Je venais de prendre un poste ultra convoité, j’avais mes preuves à faire et je ne savais pas si je pouvais avoir confiance en ma DRH, que je ne connaissais pas. C’était hyper casse-gueule.

 

Trois femmes, trois contextes, trois stratégies

Cacher son cancer du sein pour garder sa place

Le cancer est une maladie chronique, Laure en sait quelque chose. A la deuxième rechute, elle se sent plus solide pour pouvoir dire au bureau qu’elle doit s’absenter pour aller à ses séances de rayons. Mais le premier coup, elle a tout gardé pour elle, au risque de s’épuiser totalement – ce qui n’a pas manqué d’arriver. Et au risque de s’attirer, après coup, des remarques du type « si elle était si malade, elle se serait arrêtée » ou bien « tu avais le droit de t’arrêter, tu l’as refusé. Alors maintenant, ne viens pas te plaindre que tu es fatiguée ».

Maintenant, sans en faire une publicité excessive, elle prévient ses équipes : « je vais être un peu fatiguée pendant les prochaines semaines mais je reste avec vous : je vous préviendrai si j’ai besoin de repos ». Mais elle sait trop que l’organisation a besoin de continuer à avancer, avec ou sans elle, pour laisser son siège vacant.

 

Protéger son employabilité à défaut de pouvoir retrouver sa vie d’avant

Marie, écartée de son poste dès son retour, a été nommée à un poste dont elle a vite fait le tour. Son entreprise ayant fait le choix de ne pas écouter son besoin de retrouver sa vie d’avant, elle a appelé son avocat pour l’aider à négocier un intitulé de poste et une formation longue qui lui ont donné le temps de se reconstruire, de faire le point sur ses ambitions et de retourner dans de bonnes conditions sur le marché du travail. 

Cinq ans après, son cancer reste un événement important dans son parcours professionnel et elle manie cette information avec précautions. Dans la plupart des secteurs, c’est rédhibitoire ; dans le domaine de la santé, ça peut être un atout stratégique. Elle est plus que jamais convaincue qu’il faut tenter par tous les moyens d’avoir avec son employeur une discussion ouverte sur les besoins respectifs, pour ne pas se laisser enfermer dans les peurs et les choix des autres. Ce qui est le plus difficile selon elle, c’est d’avoir cette discussion à un moment où tout concourt à nous diminuer. Pas un instant elle ne regrette de s’être fait aider, légalement et psychologiquement.

 

Travailler à distance et projeter de l’optimisme

Prenant un poste à dimension internationale au moment où elle a été opérée, Lucile a d’abord pensé qu’elle allait faire comme si de rien n’était. Elle était une nouvelle leader priée d’être inspirante, pas la rabat-joie de service. Sauf que pendant les semaines de radiothérapie, il n’était pas question de voyager, ce que n’importe qui à sa place aurait fait de manière intensive pour rencontrer les équipes de chaque pays. Il fallait bien expliquer cela à ses collaborateurs les plus proches, ce qui lui faisait perdre tout espoir de garder sa maladie confidentielle. Par ailleurs, à force de vouloir passer pour plus forte qu’elle n’était à ce moment-là, elle prenait le risque de décevoir les attentes de ses nouvelles équipes. 

Etre forte autrement

A l’issue de quelques séances de coaching, Lucile a fini par recadrer son besoin de contrôler sa communication et d’être forte. Elle a pris son courage à deux mains pour annoncer, en visioconférence à l’ensemble de ses équipes, qu’elle était en convalescence d’un cancer du sein, et que pour être à fond auprès d’eux le plus vite possible, elle allait devoir commencer doucement. Elle a organisé des entretiens en vidéo, des visites vidéo des sites, elle a responsabilisé à fond ses n-1 et les responsables de pays qui n’auraient pas pu rêver mieux de la part de leur nouvelle patronne… 

Profiter du potentiel de la situation

Le confinement lié au COVID19 a été décrété au moment où Lucile aurait pu recommencer à prendre l’avion. Elle n’était pas fâchée : outre le fait que son leadership à distance fonctionnait bien, elle était encore fatiguée et s’est très volontiers passée de déplacements pendant trois mois supplémentaires. Travailler à distance lui a permis de mieux gérer son énergie et de toujours projeter de l’enthousiasme et de la confiance à ses équipes.

A suivre…

Ce que les entreprises ont à gagner à soutenir leurs salariés malades chroniques. Vous retrouverez Laure, Marie, et d’autres.

Mes apprentissages

Il n’y a pas de solution idéale, et encore moins unique. Nos besoins individuels ne sont pas les mêmes et n’obéissent pas à la même temporalité. Nos environnements professionnels sont plus ou moins réceptifs et même quand ils le sont, les démarches à entreprendre pour retrouver sa place sont difficiles. Mieux vaut être accompagnée pour prendre du recul et de l’assurance pour aborder au mieux ces moments délicats.