Le business aura toujours besoin de joueurs d’Échecs, et de plus en plus de joueurs de Go.

Fabrice Rosenstiehl est dirigeant, ancien champion d’Europe de Go et joueur d’Échecs. Autant dire un animal rare. Bien qu’il reconnaisse volontiers être biaisé en faveur du Go, il utilise sa compréhension de ces deux jeux de stratégie pour déchiffrer et prendre part aux jeux de pouvoir auxquels il est confronté dans sa vie professionnelle. 

This article was originally published in English:  Part 1Part 2

Cécile : Dans le monde des affaires, vaut-il mieux être joueur de Go ou joueur d’Échecs ?

Fabrice : Rien ne vaut l’état d’esprit du Go quand il s’agit de fédérer une équipe autour d’un objectif à long terme, en valorisant la contribution de chacun. Mais j’ai appris à mes dépens qu’un mental de joueur d’Échecs est plus efficace quand il s’agit de jouer à court terme, dans des situations où si ce n’est pas toi qui élimines ton adversaire, c’est lui qui t’élimines.

Le business a besoin des deux, dans des circonstances différentes.

D’après toi, qu’est-ce que le Go et les Échecs ont en commun ?

En gros, une partie d’Échecs est comparable au milieu d’une partie de Go : il s’agit de gagner une compétition en anticipant les coups de l’adversaire, par la négociation et le marchandage. Cela demande une grande capacité de concentration et de l’habileté tactique, car l’issue de toute une partie peut dépendre du gain ou de la perte d’une bataille cruciale.

Les joueurs de Go, comme les joueurs d’Échecs, doivent savoir lire les séquences plusieurs coups à l’avance et visualiser les motifs cachés. 

Qu’est-ce que le Go a de plus, alors ?

Une partie de Go se déroule en 3 phases, qui requièrent des capacités de réflexion et de décision bien différentes :

L’ouverture est un moment où tu crées une vision, où tu la rends claire pour toutes les parties prenantes, où tu assures la cohérence entre les ambitions et les moyens. C’est là aussi que tu observes la concurrence, que tu cherches à comprendre ses buts.

Le milieu de partie est la phase la plus compétitive : c’est là que tu mets en œuvre ta stratégie, que tu négocies des compromis, que tu prends des décisions difficiles, que tu prends des risques. Tu te bats pied à pied.

La fin de partie est plus calme, plus analytique :  c’est le moment de faire les comptes, d’optimiser, de fermer les frontières. Cette phase paraît moins excitante que les précédentes mais si tu la négliges, tu peux mettre en péril tous les résultats remportés au cours de la partie.

Dans la théorie du Leadership Situationnel de Hersey & Blanchard, un leader se comporte différemment selon les compétences et l’état d’esprit de ses interlocuteurs. De la même manière, un joueur de Go pense et agit différemment selon les phases du jeu. Le joueur d’Échecs, lui, concentre toutes ses capacités et son énergie sur la phase de compétition.

 

Quelles autres différences vois-tu entre joueurs de Go et joueurs d’Échecs ?

J’en vois quatre principales, qui donnent des styles de leadership radicalement différents :

  1. Partager ou éliminer

Aux Échecs, tu gagnes ou tu perds tout : le roi défait est renversé sur l’échiquier, ou abandonne le combat quand la mort devient inévitable. Le Go est un jeu de partage du monde : ½ point de territoire de plus que l’adversaire suffit à gagner, ce qui veut dire que le perdant ne perd pas la face. La plupart du temps, le partage final du territoire est très proche de 50/50 entre les deux joueurs.

Dans un jeu de pouvoir politique, un joueur de Go essaiera de distribuer le pouvoir à son avantage, alors qu’un joueur d’Échecs cherchera à éliminer ses concurrents. Au début de ma carrière, je me rappelle avoir voulu partager le pouvoir avec mon homologue d’une société que ma boite venait d’acquérir. Je me suis mis à partager infos et responsabilités avec lui. A ma grande surprise, il ne m’a jamais renvoyé l’ascenseur. Au bout du compte, j’ai fini par me rendre à l’évidence : c’était lui ou moi. Trop tard…

J’ai appris à mes dépens que je ne peux rien partager avec quelqu’un dont le seul but est de m’éliminer, même si je démarre en position favorable. 

  1. Développer ou dominer

Il existe un système de handicap au Go qui n’existe pas aux Échecs. Ce système de handicap donne au joueur le plus faible un avantage de départ sous forme de pierres placées à des endroits stratégiques ou de points d’avance. Cela permet à des joueurs de niveaux différents de jouer avec des chances égales de gagner. C’est une façon très motivante d’apprendre avec des joueurs plus forts, sans se faire ratatiner à chaque fois. Je me rappelle avoir perdu de seulement quelques points contre des joueurs professionnels de Go, ce qui n’aurait jamais été possible aux Échecs. Le joueur le plus fort est là pour aider le plus faible à apprendre, pas pour démontrer sa force.

Dans un environnement professionnel, je consacre plus de temps, de conseils et de patience à des juniors qu’à des seniors, ce qui nous ramène au Leadership Situationnel.

Pour illustrer, j’apprécie ce principe japonais, qui adapte les délais de paiement à la taille du fournisseur : plus le fournisseur est petit, plus courts sont les délais. 

  1. Conduire ou commander

Les Échecs sont un jeu hiérarchique, contrairement au Go qui est un jeu de pouvoir par le nombre. Aux Échecs, un pion peut être sacrifié au profit d’une pièce noble. Au Go, les pierres n’ont pas de valeur individuelle : leur valeur réside dans leurs connexions mutuelles. Si les joueurs des deux jeux partagent la même volonté de gagner, le joueur d’Échecs gagne seul et le joueur de Go gagne collectivement.

En tant que leader, j’ai besoin que chacun dans mon équipe partage la même envie de gagner et contribue au succès de mon entreprise. Je crois qu’au bout du compte, l’expérience vécue par les clients repose autant sur la valeur des produits que sur la manière dont ils sont traités par les vendeurs, les standardistes ou le service après-vente. Un chaînon manquant et je peux perdre un marché au profit d’un concurrent, ou ne pas atteindre les objectifs de rentabilité fixés avec mes actionnaires.

J’ai remarqué que cet état d’esprit était plus courant dans des cultures professionnelles japonaises ou américaines : j’ai souvent senti que l’attention portée par un leader aux contributions modestes était considéré comme une perte de temps dans la plupart des entreprises européennes, où il vaut mieux soigner ses chefs que

ses équipes ou ses pairs. 

  1. Jouer à long ou à court terme.

Les Échecs sont un jeu de court terme (40-60 coups), le Go un jeu de long terme (250-300 coups). Dans une partie d’Échecs, une erreur tactique est fatale. C’est pourquoi le joueur va investir toutes ses ressources à contrer les coups de son adversaire. La temporalité d’une partie de Go est si longue, qu’il est inévitable de faire des erreurs. La notion d’aji est tout à fait particulière au Go : des pierres apparemment perdues gardent un « arrière-goût » qui peut se réveiller plus tard dans la partie et redevenir un atout.

En affaires, un mauvais coup peut être un mauvais investissement, une innovation abandonnée, un accord qui n’a pas abouti. Un joueur de court terme les tuera vite, pour obtenir des victoires rapides. Un joueur de Go sera patient, et verra comment la situation évolue avant de prendre une décision définitive.

C’est pour cela que réagir au dernier coup de l’adversaire n’est pas nécessairement la meilleure chose à faire. Parfois, le meilleur coup, c’est d’aller jouer ailleurs en attendant que la situation se décante. Malheureusement, la mode actuelle pour les quick wins ne plaide pas en faveur de ce genre de patience.

 

Es-tu en train de dire qu’un joueur d’Échecs a plus de chances de réussir en Europe qu’un joueur de Go ?

A court terme, oui. Face à un joueur d’Échecs, tu ne peux que t’immobiliser, fuir ou te battre. Cela dit, de plus en plus d’entreprises cherchent à réussir à long terme. Pour cela, elles savent qu’elles ont besoin d’une vision à long terme, d’équipes alignées et motivées autour de cette vision, d’une exécution efficace et de progrès continu rigoureux.

L’excellence opérationnelle ne suffit plus. Le business aura toujours besoin de joueurs d’Échecs, et de plus en plus de joueurs de Go.

Mes apprentissages

L’excellence opérationnelle ne suffit plus. Le business aura toujours besoin de joueurs d’Échecs, et de plus en plus de joueurs de Go.