Rencontrons-nous !
Caroline Touati est coach et superviseure indépendante depuis 2010. Ancienne consultante chez Capgemini, elle a découvert la posture de coach sur le terrain avant de se former à HEC. Elle est co-autrice avec le dessinateur Pilau de la BD Louise, une vie de coach (éditions Moulin Boissard), dans laquelle elle regarde le métier avec distance et humour. Son super-pouvoir : sa façon d'écouter. Cette capacité à se mettre en silence intérieur pour laisser émerger des images, des phrases, des références qui permettent au client de retravailler son sujet autrement.
Dans cet épisode, une chronique sur la frontière entre coaching et thérapie ouvre une conversation à deux voix sur ce qui se passe vraiment quand l'éthique se frotte au réel. Vous y découvrirez :
Cécile La chronique que tu as choisie, c'est la n°27 : "J'ai failli refuser de porter assistance à une personne en détresse." C'est un des souvenirs qui m'a le plus marquée de toute ma vie de coach. Un monsieur vient me voir pour que j'aide son fils adulte, revenu d'Inde, qui squatte chez lui sans travailler. Je lui dis que je ne peux rien faire si le fils ne vient pas me voir lui-même. Six mois plus tard, ce monsieur me rappelle en grande détresse : son fils est parti brutalement, il est seul et envisage de se suicider. Personne autour de lui. Ni médecin, ni psy, ni famille. On convient que je vais prendre un café chez lui le lundi suivant.
Cécile Entre-temps, je suis un cours en Angleterre. J'aborde le sujet et la prof me dit : «C'est hors de question, tu es coach, pas thérapeute, tu violes la déontologie.» Je rentre paniquée et coupable. Le lundi matin, mon superviseur Palo Alto me dit : «Ce monsieur a perdu le contrôle sur son fils et essaie de le reporter sur toi. Tu y vas et tu commences par : 'J'ai bien pris note de votre projet de mettre fin à vos jours. Qu'attendez-vous de moi ?'» J'arrive chez lui dans un état second. Je commence la séance comme ça. Il me regarde longuement et dit : «Vous allez m'aider à prendre ma décision quand même ?» La conversation est devenue une discussion sur le droit à mourir dans la dignité. On s'est revus quatre ou cinq fois pour l'aider à digérer le départ de son fils. Je n'ai plus jamais entendu parler de suicide. Ce monsieur m'envoie encore ses vœux chaque année. Sans supervision, je n'aurais pas pu m'en sortir.
Caroline Ça fait écho à plusieurs situations où il y a la théorie d'un côté, qui te donne une norme et qui a l'air d'être la bonne chose à faire. Et puis le réel de l'instant, avec la peur, les émotions, tout ce qui peut se mêler. Je vais vous raconter une situation un peu moins dramatique, mais où j'ai failli commettre une erreur monumentale au nom de cette même éthique.
Caroline J'accompagne un client venu explorer une mobilité professionnelle. En cours d'accompagnement, il fait un burn-out plus ou moins avéré. Il reprend pied, on finalise, il sait qu'il veut changer de poste, il est en recherche. On a eu dix séances, c'était un accompagnement complexe mais bien tenu. Quelque temps après, il me rappelle pour me demander un nouvel accompagnement sur un autre sujet. Et là, dans ma tête, je me dis : non. S'il me rappelle, c'est que je l'ai mis dans une dépendance. L'autonomie du coaché, c'est l'essentiel. Je lui dis non, fière de faire passer l'éthique avant le business.
Caroline En supervision, j'évoque ce sujet presque en passant, en attendant un «bravo». Et je vois dans le regard de ma superviseuse une forme d'étonnement. Elle me questionne : «Mais qu'est-ce qui fait vraiment que vous avez refusé ?» Je lui explique, très confiante. Et elle me dit, d'une façon que je n'ai pas oublié : «Ce que vous êtes en train de me dire, c'est que vous avez décidé par vous-même de ce qui était bon ou pas bon pour lui. Donc, vous êtes exactement dans une position de toute-puissance.» L'angle mort. La voiture qui te percute quand tu te rabats et que tu ne l'as pas vue. J'avais refusé d'aider quelqu'un qui n'allait pas bien et qui n'avait personne d'autre, au nom de principes qui n'étaient pas à la bonne place. Je me suis dit : comment j'ai pu le laisser en plan ?
Cécile Ce que vous êtes tous les deux en train de montrer, c'est que les principes sont indispensables. Mais appliqués mécaniquement, sans tenir compte de la situation et de la personne, ils peuvent devenir contre-productifs. Voire violents.
Caroline C'est ça. J'étais peut-être centrée sur mon image avant d'être centrée sur lui. Ce que j'ai appris : challenger la demande, ne pas être unilatérale dans une décision. Construire ensemble une solution appropriée.
Cécile J'ai moi-même dû revoir mon logiciel sur le conflit d'intérêt. Je coache des membres d'une même famille, dans un groupe familial. Plutôt que de décider seule ce qui posait problème, j'ai créé avec mes coachés un système : avant de démarrer, on se voit à trois et on liste ensemble les sujets potentiellement sensibles, les situations dans lesquelles je pourrais être amenée à prendre parti. On s'est fabriqué notre propre code de déontologie adapté à cet écosystème-là, où le conflit d'intérêt est un mode de fonctionnement ordinaire.
Caroline Je me retrouve aussi dans ces configurations. Ce que j'ai appris à faire : nommer les risques dès le départ et proposer des espaces de régulation potentiels. Tout le monde savait qu'ils existaient. Et je crois que ce seul fait leur a permis de dénouer eux-mêmes des tensions, sans avoir besoin de les convoquer. En nommant la difficulté potentielle et en étant supervisée, il y a des choses qui se désamorcent très naturellement.
Caroline Aujourd'hui, je pars en supervision avant même d'avoir démarré un accompagnement. Dès que je sens des signaux faibles, une zone de tension, un malaise diffus, je ne laisse pas s'installer. J'ai une superviseuse depuis quinze ans qui va direct sur ce que je n'ai pas encore formulé explicitement. Et je récupère de la tranquillité d'esprit qui me permet d'être complètement disponible pour le client. Si je reste à gérer mes inquiétudes en séance, je suis centrée sur moi, pas sur lui.
Caroline Un soir, sans accès possible à ma superviseuse, j'ai pris une feuille et j'ai écrit tout ce qui me venait, comme si je lui parlais. Et en relisant, je travaillais avec moi-même. Ça m'a permis de passer le moment sans dégât, puis de revenir en supervision pour consolider. Avec l'expérience, je ressens moins d'urgence. Je sais faire la différence entre ce qui m'appartient et ce qui appartient au client.
Cécile J'ai appris une chose qui me sert beaucoup : quand je suis perdue et que je ne sais pas où aller en séance, prendre soin de la relation. Ne pas forcer une direction. Ce serait ma direction, pas celle de mon coaché. Cultiver l'alliance, rester présente, et ça se décoinche.
Caroline Quand je ressens soudainement un vide abyssal ou un doute sur ma compétence, je me dis : après vingt ans de pratique, ce n'est pas normal. Qu'est-ce qui vient de se passer dans cet échange ? Qu'est-ce que la personne en face de moi me fait vivre ? Ça me permet de rendre à mes clients ce qui leur appartient. Et quand je métacommunique, quand je dis ce que je ressens, en général ça fait mouche : «C'est exactement ce que je ressens.» A partir de là, la personne peut réexprimer des choses qu'elle n'avait pas pu formuler.
Le cinéma de Claude Lelouch, réalisateur français (né en 1937). Parmi ses films : Un homme et une femme (Palme d'or, Cannes 1966), C'était un rendez-vous (1976), Les uns et les autres (1981).
Caroline Ce que j'ai compris du cinéma de Lelouch, c'est qu'il peut y avoir un scénario au départ, le théorique. Mais il se passe quelque chose avec les acteurs dans l'instant, dans l'émergence, et c'est ça qu'il filme. Il prend les choses qui se présentent, bien au-delà du scénario prévu. Et c'est exactement ça le coaching : à un moment, tu as le principe de réalité. Le réel, c'est quand on se cogne. Et là, tu n'as pas forcément fait ce que tu avais prévu. Tu ajustes en direct. Notre rôle en coaching, c'est d'aider quelqu'un à lâcher le scénario qu'il s'était écrit, le «il faut», le «je dois», pour retrouver une forme d'authenticité. Et ça, c'est contagieux. Ça embarque du monde.
«Le réel, c'est quand on se cogne. Et en direct, tu as certains moyens que tu n'as pas en théorie.» Jacques Lacan, complété par Caroline Touati
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BD Louise, une vie de coach : moulinboissard.fr
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