Rencontrons-nous !
Emmanuelle Piquet est systémicienne et thérapeute. Ancienne DRH, elle est tombée dans la marmite de l'école de Palo Alto grâce à un oncle, qui lui a mis un livre de Watzlawick entre les mains. Depuis, elle a fondé l'école et les centres A 180 degrés / Chagrin scolaire, formé des centaines de thérapeutes, écrit une quinzaine d'ouvrages, et développé une approche particulièrement efficace dans le traitement des souffrances liées au harcèlement scolaire. Elle est aussi la superviseure de Cécile. Son super-pouvoir : s'entourer de gens brillants, humains, éthiques et affectueux.
Dans cet épisode, une chronique où je me suis entêtée à plaquer un outil sans me soucier du besoin de mes clients devient le point de départ d'une conversation sur les risques du "copier-merder" et ce que l'humilité exige vraiment des praticiens de l'accompagnement. Vous y découvrirez :
Cécile La chronique que tu as choisie, c'est la n°25 : "J'avais un marteau et j'ai pris mes clients pour des clous." Je rappelle l'histoire. Je viens de me former au codéveloppement, je suis emballée. Un client me dit : «Mon équipe fusionne avec une autre, il faut harmoniser les outils, tu as carte blanche.» Avant même de rencontrer l'équipe, j'ai décidé que le codev était la méthode rêvée. Je commence, ça tombe à plat : les gens me regardent avec des yeux de merlans frits. Je me dis que j'ai mal expliqué, mal cadré. Je m'entête. Lors d'une réunion de suivi de ma formation au codev, mes pairs me reprennent sévèrement : «T'as tellement envie d'utiliser le codev que tu l'imposes sans la moindre écoute pour leurs besoins.» Vexée comme un pou, je retourne chez mon client et j'écoute enfin ce qui se passe vraiment. Les équipes avaient compris que mettre en commun leurs outils pouvait signifier des suppressions de postes. Elles mouraient de trouille. Dix minutes de réunion par le responsable que j'avais bien briefé, la peur des suppressions neutralisée par une peur plus grande encore... Et ils se sont débrouillés seuls. Ni codev, ni formation, ni rien.
Emmanuelle C'est l'histoire de Procuste, qui coupait les jambes de ses clients pour qu'ils rentrent dans le lit qu'il avait prévu pour eux. Cette métaphore du marteau, elle m'a parlé immédiatement. Parce que j'en ai fait autant, et dans des conditions qui ont été vraiment catastrophiques.
Emmanuelle Je reçois un petit garçon gêné par son bégaiement, surtout à l'école. Il me dit avec une phrase magnifique : «Ça va un moment de draguer avec les yeux.» J'enquête, j'identifie les tentatives de régulation de l'entourage : l'enseignante qui opine du chef avec compassion, la mère qui lui dit de respirer, les copains qui finissent ses phrases à sa place. Et lui qui essaie de s'empêcher de bégayer. Je lui demande de bégayer volontairement tous les matins dans le bus, en commençant par s'entraîner devant moi. Il part. Il revient : le bégaiement a diminué de 60 % selon sa mère, lui dit à peine 10 %. Je sors de là boursouflée de suffisance.
Emmanuelle Je reçois un adulte avec une symptomatologie globalement similaire. J'applique quelque chose d'assez proche. C'est encore foudroyant : il m'envoie un SMS le lendemain en disant qu'il a des courbatures dans la mâchoire tellement le fait de s'autoriser à bégayer a provoqué un relâchement musculaire. Je suis encore plus autosatisfaite. Je me suis confortée dans l'idée que ce protocole fonctionne.
Emmanuelle Arrive un troisième patient, un enfant. Même symptôme apparent que les précédents. Et là, je fais ce qu'on appelle un copier-merder : j'applique le même protocole sans vraiment investiguer. Je ne lui pose pas les bonnes questions. Il revient quinze jours plus tard : «c'est pire.» Sa mère confirme. Je suis étonnée, toujours confiante dans mon protocole. Je rajoute une tâche encore plus forte dans le même sens. Et il refuse de venir à la troisième séance : «ça sert à rien, je déteste ça, je veux plus voir cette dame.» Je l'avais torturé.
Emmanuelle En supervision d'équipe, un collègue me demande : «Mais où est-ce que c'était le plus dur pour lui, à la maison ou à l'école ?» Je réalise que je n'avais pas posé cette question. La mère accepte de me revoir. C'est à la maison que le problème se pose, pas à l'école. Un enfant en grande souffrance à cause de son beau-père. C'est avec les parents qu'il fallait travailler. Son bégaiement était la réponse à quelque chose de terrifiant pour lui. À symptômes identiques en apparence, le deux situations étaient radicalement différentes.
Cécile C'est l'équifinalité. Un des principes fondamentaux de Palo Alto : les mêmes effets ne sont pas toujours produits par les mêmes causes. Ce n'est pas parce qu'un protocole a bien fonctionné avec une personne qu'il fonctionnera avec l'autre, même si le tableau symptomatique semble identique.
Emmanuelle Et c'est là où on peut être très trompé. Ça nous a beaucoup aidés à être de plus en plus fins sur la phobie scolaire ou le harcèlement, qui sont des termes très génériques pour des réalités totalement différentes. On sait que le harcèlement scolaire prend tellement de modalités qu'on passe à côté si on ne cherche pas qui souffre, à quel moment, dans quelle intensité, exactement ce qui se passe. Ou alors si on ne passe pas à côté, c'est qu'on a eu du bol. Et on ne peut pas faire de la thérapie en comptant sur le bol.
Emmanuelle Aujourd'hui, en formation, je dis à mes étudiants : quand vous êtes en séance et qu'une idée d'intervention vous vient spontanément, écrivez-la, mettez-la de côté. N'y revenez qu'à la fin du questionnement. Parce que cette idée qui arrive trop tôt, c'est du copier-merder processif. Il ne faut pas lui faire confiance. C'est dangereux. Et ce n'est pas valable que pour les débutants : plus on est expérimenté, plus on a une base de données disponible, et plus le risque existe. On se dit «ça je sais». C'est exactement là qu'on devient incompétent.
Emmanuelle Ce que cette histoire m'a appris d'autre, c'est la force du collectif. J'ai pu écrire à cet enfant pour lui présenter mes excuses et lui proposer deux collègues de mon équipe. Il a pris rendez-vous avec l'une d'elles et ça s'est très bien passé. Savoir dire «je n'ai pas su» et passer le relais, ce n'est pas une défausse. C'est une responsabilité envers les personnes accompagnées.
Cécile Est-ce que partager tes erreurs avec ton équipe, en faire un support pédagogique, aide à les rendre brillants ?
Emmanuelle Brillants et humbles. Parce qu'on ne peut pas exiger d'une équipe qu'elle soit humble et qu'elle prenne les feedbacks si on ne s'y astreint pas soi-même. Depuis sept ans, toutes nos thérapies sont évaluées sous forme d'enquête envoyée à 100 % des patients. La supervision commence toujours par : «On regarde tes questionnaires.» Je vois les gens se décomposer. C'est dur d'aller regarder la réalité de ce qu'on a généré comme changement. Mais je ne peux pas leur demander ça si je ne m'y astreins pas aussi. Je suis évaluée moi aussi. Pour pouvoir regarder ses erreurs en face, il faut un management capable de faire la même chose.
Cécile C'est exactement le pari que j'ai pris avec ce livre, et avec ce podcast. Ce qui m'a frappée, c'est le chemin parcouru : quand j'ai commencé à partager mes erreurs sur LinkedIn, tout le monde me disait «jamais de la vie». Et maintenant des gens viennent à mon micro en leur nom propre. Le fait d'ouvrir d'abord sur mes propres erreurs a progressivement ouvert la porte aux autres. Tout ce projet est une gigantesque expérience émotionnelle correctrice.
Emmanuelle Et pour pouvoir regarder ses erreurs en face, il faut d'abord beaucoup d'estime de soi. Sinon, ça vient effriter le peu d'estime de soi qui reste. Et ça demande du courage, surtout quand c'est fait en public. Mais ça dénote aussi d'une certaine maturité. Une maturité qui n'est pas que liée au nombre d'années, mais à la façon dont on a métabolisé l'expérience professionnelle.
Gourou, film français de Yann Gozlan, sorti en 2025. Avec Pierre Niney dans le rôle principal.
Emmanuelle Je parle d'un film que je n'ai pas encore vu, ce qui est étrange. Mais dans ce que j'en ai pu voir, il me semble que ce film parle de la posture du coach : ne pas être dans une posture de gourou surplombant et messianique, mais dans l'interaction. C'est une philosophie que tous les coachs bien formés partagent : c'est la qualité émergente de la relation coach-coaché qui fait que les choses bougent. Pas quelqu'un d'ultra surplombant qui fait bouger l'autre.
Cécile Ce qui m'est venu à l'esprit en lisant tous les commentaires autour de ce film : si on devait avoir un émoi national chaque fois qu'un film montre un dentiste incompétent, un avocat véreux, un juge corrompu, on n'en finirait plus. Qu'est-ce que ça dit du besoin de la profession de se justifier ?
Emmanuelle Il y a clairement un complexe dans notre communauté. Parce qu'on touche à l'humain. On nous confie quelque chose d'important. Et je comprends que ça génère plus de questionnement qu'un dentiste.
«Quand je me dis 'ça, je sais', c'est là que je deviens incompétente.» Emmanuelle Piquet
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Site A 180 degrés / Chagrin scolaire : a180degres.com
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