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Comment résister à la tentation d’aider quelqu’un qui n’a rien demandé

Sandrine Donzel est psychopraticienne, spécialiste des relations familiales. Elle est l'autrice du blog ScommC, une mine d'or de plusieurs centaines d’articles sur les problématiques relationnelles familiales. Elle anime également le podcast Du côté des parents. Elle accompagne les parents dans les difficultés de l’éducation avec une conviction forte : les parents ont de bonnes raisons de faire ce qu’ils font, et c’est de là qu’il faut partir. Son super-pouvoir : créer instantanément un climat de confiance. Les gens lui confient des choses qu’ils n’ont jamais dites à personne, et lui demandent parfois, au passage, comment réparer leur imprimante.

Dans cet épisode, la chronique sur un coaching sauvage qui m’a coûté une amitié devient le point de départ d’une réflexion sur l’aide non sollicitée : pourquoi on tombe dans ce piège, ce qu’il révèle de notre rapport à l’autre, et comment s’en sortir. Vous y découvrirez :

  • Pourquoi confondre plainte et demande est l’erreur la plus fréquente , et la plus coûteuse , dans toute relation d’aide.
  • Ce qui se passe réellement quand on veut aider quelqu’un qui ne demande rien : pourquoi ça ressemble à un conflit de pouvoir déguisé en bonne intention.
  • Comment rejoindre la personne dans sa logique avant de la confronter , et pourquoi la confrontation sans alliance ne fait que du mal.
  • Pourquoi laisser la responsabilité à l’autre est un acte d’amour, même quand c’est inconfortable.
  • La question magique à poser quand quelqu’un se plaint : qu’est-ce que tu attends de moi ?

La chronique de départ : un déjeuner, une amitié perdue, une leçon reçue vingt-quatre heures trop tard

Cécile À l’époque, je me formais à l’approche de Palo Alto. J’étais absolument fascinée par ce que j’apprenais , cette efficacité redoutable dans la résolution des problèmes relationnels. Et j’avais une hâte : mettre tout ça en pratique. Mon ami Guillaume traversait un divorce atroce. Il était en plein chaos : enfants pris en otage, avocats qui attisaient le feu, relation avec son fils cadet en lambeaux. À chaque déjeuner, il vidait son sac. Et moi, avec mon bagage théorique tout neuf, je voyais très bien ce qui se passait , et ce qu’il aurait fallu faire.

Cécile Un jour, sans lui demander s’il voulait de l’aide, je commence à lui poser mes meilleures questions de coach. «Dis-moi, Guillaume, que faudrait-il faire ou ne pas faire pour que ta situation, qui est déjà épouvantable, s’aggrave encore ?» Il esquive. Je reformule. Je vois ses mâchoires se crisper, ses jambes s’agiter sous la table. Je dégaine la grosse Bertha : «Si Ben ne prenait jamais parti pour toi, que ferais-tu de différent ?» Il s’est levé, a renversé son verre de Fixin sur mon chemisier crème, m’a dit «Je ne t’ai rien demandé !» et est parti en claquant la porte. Je ne l’ai plus jamais revu. Le lendemain, ma formatrice commençait la journée par ce rappel : n’aidez jamais quelqu’un qui ne vous demande rien. Vingt-quatre heures trop tard.

Sandrine C’est dur. Et en même temps, c’est tellement humain. On a un outil qu’on sait efficace. On voit le problème. On a tellement envie de dire : vite, amenez-moi des situations, vous allez voir ce que ça peut faire. C’est très tentant de l’appliquer tout le temps, y compris quand on n’est pas dans le cadre d’un accompagnement formellement demandé.

Ne pas confondre plainte et demande

Sandrine Le premier apprentissage, c’est de ne jamais résoudre un problème qui n’est pas clairement explicité. Quand quelqu’un se plaint, il y a deux niveaux. D’abord : est-ce qu’il y a une demande clairement formulée d’aide ? Ensuite : est-ce qu’on a vraiment bien fait le tour du problème avant de proposer quoi que ce soit ? «Qu’est-ce qui se passe exactement ? Qu’est-ce qui te coince ? Qu’est-ce que toi tu voudrais faire de différent ?» Ces questions d’exploration sont indispensables. Et la question de base, avant tout : qu’est-ce que tu attends de moi ?

Sandrine Cette question évite beaucoup de problèmes. Elle évite de dégrader les relations quand on essaie de résoudre un problème pour lequel on ne nous a pas demandé d’aide. Elle économise une énergie folle. Et en tant que manager, en tant que parent, c’est crucial : parfois les gens veulent juste du soutien. Ils ne veulent pas de l’aide. Parfois une amie m’appelle. Et si elle a besoin uniquement d’empathie et de vider son sac, elle ne m’appelle pas moi. Elle le sait. «Si je t’appelle, Sandrine, c’est que je veux vraiment voir comment je peux résoudre ce truc.»

Cécile Oui, et ça me rappelle d’autres copines qui, dans les époques où je me formais au coaching, me disaient : «écoute, t’as pas besoin de faire ta coach, tu sais, t’es mon amie.»

Ne pas sauter aux solutions avant d’avoir exploré le problème

Sandrine Un conseil, c’est un pari sur la compréhension qu’on a d’une situation. Et si on n’a pas vraiment exploré ce qui coince la personne, ce pari est presque toujours perdant. Je pars du principe que ce que font les gens, c’est la chose la plus logique et la meilleure de leur point de vue qu’ils ont pu trouver. Pas qu’ils sont un peu bêtes et qu’ils ne voient pas bien les choses. Donc j’ai besoin de comprendre pourquoi ils font ce qu’ils font.

Cécile Et ça, ça fait écho à quelque chose que je vois beaucoup chez les coachs : sauter l’étape de rejoindre la personne dans sa logique. On est formés à confronter. Mais confronter sans avoir d’abord rejoint la personne dans sa frustration, dans son désarroi, dans sa logique propre , ça ne fonctionne pas. La confrontation doit venir après, pas avant. Et c’est un des apprentissages les plus difficiles à faire, parce que quand on est un bon coach, on voit souvent très vite ce qui se passe. La tentation est grande d’aller droit au but.

Sandrine La manière et le moment. Confronter ne peut fonctionner , dans le sens d’aider la personne à dépasser une difficulté , que dans le cadre d’une relation de confiance solide. Que la personne soit convaincue que vous êtes de son côté. Que vous avez profondément compris à quel problème elle est confrontée. Sinon, la confrontation fait juste mal. On est juste en train de poser des bases pour mettre des baffes.

Aider sans qu’on vous le demande : un conflit de pouvoir déguisé en bonne intention

Sandrine Ce qui est au cœur du coaching sauvage, c’est souvent un conflit de pouvoir. On veut pousser, imposer. «Moi je sais comment il faut faire, et voilà comment tu devrais faire.» Et c’est contre ça que les gens résistent , à juste titre. Pas parce que nos outils sont inadaptés. Pas parce que notre méthode est mauvaise. Mais parce que la personne a besoin de décider par elle-même. La résistance, c’est souvent bon signe : c’est le signe que la personne est encore là, qu’elle a une autonomie.

Sandrine Avec mes enfants, j’ai appris ça à mes dépens. Avant, j’insistais, je réessayais avec d’autres mots, d’autres métaphores, tout l’arsenal. Ce qui fonctionne maintenant, c’est d’arriver en disant : «J’ai une idée, je suis vraiment pas sûre qu’elle convienne, il y a certainement des aspects que j’ai pas envisagés. Mais peut-être que ça pourrait être une option. Je te laisse voir.» Et je me barre. Et mon fils revient souvent en me disant : «Maman, tu vas rire. Ce que t’as dit l’autre jour, je crois que c’est une bonne idée.» La seule différence entre l’idée que j’aurais proposée il y a quelques années et celle d’aujourd’hui : la manière dont je l’ai proposée. Beaucoup plus légère. Optionnelle. C’est lui qui choisit.

Laisser la responsabilité à l’autre , même quand c’est inconfortable

Cécile Si je retiens deux questions magiques de notre conversation : la première, quand quelqu’un se plaint, c’est de lui demander «qu’est-ce que tu attends de moi ?». La deuxième, quand la personne veut que tu résolves son problème, c’est de lui renvoyer : «Comment est-ce que toi tu vas t’y prendre ?» avant de prendre le singe.

Sandrine Exactement. Et ça suppose de prendre le risque que l’autre soit fâché contre nous. Un enfant, un ami, un collègue. Ça suppose d’accepter d’abîmer temporairement la relation. Mais en fait, c’est une expérience à mener : est-ce que, quand je fais ça, l’autre se responsabilise et la relation s’adoucit ? Ou est-ce que l’autre ne se responsabilise pas , et alors, probablement, je ne peux rien faire pour cette personne.

Sandrine Mon fils avait quatre ans. Un mercredi matin, il descend l’escalier en bois en me disant d’un ton plaintif : «Maman, j’ai plus de slips, je peux pas aller dehors jouer.» Ma première réaction : culpabilité. Ma deuxième réaction : je veux boire mon café tranquille. C’est cette deuxième qui l’a emporté. Je l’ai regardé désolée et j’ai dit : «C’est très ennuyeux. Comment est-ce que tu vas faire ?» Il est remonté furieux, il a tapé des pieds dans l’escalier. Et il est redescendu quelques minutes plus tard, habillé, et parti jouer dans le jardin. Je n’ai pas eu à résoudre ce problème. Et j’ai pu boire mon café. Ça m’a certainement préservé ma santé mentale , et leur a appris ce qui est de leur responsabilité et ce qui ne l’est pas.

Comment ces apprentissages s’invitent dans la pratique aujourd’hui

Sandrine En tant que professionnelle, la vigilance sur la demande est permanente. Qu’est-ce qu’on me demande exactement ? Est-ce que j’ai bien exploré ce qui coince avant de proposer quoi que ce soit ? Et dans les accompagnements, être très claire sur ce qui relève de ma responsabilité et ce qui relève de celle du client. Si je m’y perds, je perds aussi mon sentiment d’efficacité personnelle, je commence à m’énerver contre les gens qui «ne saisissent pas les perches». Ce n’est jamais un bon signe.

Cécile Et ça, ça fait écho au titre du podcast de Sandrine : il faut vraiment que la personne soit convaincue que tu es de son côté.

La référence de l’épisode

En finir avec Eddy Bellegueule, Édouard Louis. Editions du Seuil, 2014.

Sandrine C’est le récit de son enfance et de son adolescence en tant qu’homosexuel dans un milieu où ce n’était pas du tout bien vu. Ce qui m’a frappée, c’est que ses parents essayaient de l’aider. Ils pensaient sincèrement que le sortir de ses attitudes un peu efféminées était la bonne façon de l’aider à ne pas souffrir. Et on voit très bien, du côté de l’enfant, le trouble : est-ce qu’ils ont raison, est-ce qu’ils ont tort, est-ce que je dois faire comme ça ? Et parfois la souffrance que ça engendre. C’est un livre intéressant à lire en tant que parent pour comprendre ce qui se passe dans la tête de nos enfants quand on veut leur bien malgré eux.

Ce que nos erreurs respectives nous ont appris sur l’aide non sollicitée

  • Ne pas confondre plainte et demande. Quand quelqu’un se plaint, il ne demande pas forcément de l’aide. La question clé : qu’est-ce que tu attends de moi ?
  • Ne pas sauter aux solutions avant d’avoir exploré le problème. Un conseil, c’est un pari sur la compréhension qu’on a d’une situation. Si le pari est mal informé, il est presque toujours perdant.
  • Rejoindre la personne dans sa logique avant de confronter. La confrontation ne fonctionne que dans une relation de confiance solide , où la personne est convaincue qu’on est de son côté.
  • Vouloir aider sans qu’on vous le demande, c’est souvent un conflit de pouvoir déguisé en bonne intention. Et c’est contre le pouvoir que les gens résistent , pas contre les outils.
  • Laisser la responsabilité à l’autre est un acte de respect , même quand c’est inconfortable, même quand on voit très bien comment régler le problème à leur place.
  • La question magique quand quelqu’un se plaint : qu’est-ce que tu attends de moi ? La question magique quand quelqu’un veut qu’on prenne le singe : comment est-ce que toi tu vas t’y prendre ?

Retrouvez Sandrine Donzel

Blog ScommC : scommc.com

Podcast Du côté des parents : [à compléter]

LinkedIn : [à compléter]

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