Rencontrons-nous !
Ferran Jover est catalan, ancien de la mode, passé par la facilitation, la formation et le conseil. Ce qui le définit avant tout : une passion pour le détail, la nuance, la cohérence, la composition. Son super-pouvoir, dit-il, c'est aller chercher ce qu'il y a derrière les choses, «déceler la définition de ce dont on parle, des concepts, des idées, pour aller chercher ces détails qui sont si singuliers et si propres à chacun».
Dans cet épisode, une chronique sur un coaching raté par excès d'empathie devient le point de départ d'une conversation qui dérange : l'empathie, compétence sacrée du coaching mainstream, serait-elle en réalité un obstacle à l'autonomie du client ? Vous y découvrirez :
Cécile La chronique que tu as choisie, c'est la n°23 : "J'ai trop écouté mon client." Je vais rappeler l'histoire. Je coache Loïc, fonctionnaire territorial venu à Paris pour sa carrière, qui a laissé sa famille en Bretagne et développé une double vie à Paris. Quand le moment du choix arrive, il n'arrive pas à choisir. Sa hiérarchie ne comprend pas pourquoi il n'est plus performant. Il arrive en coaching et me raconte tout. Je comprends rapidement ce qui se joue et quel serait le mouvement stratégique pour l'aider. Mais je le laisse parler. Et parler encore. «Ça me fait tellement de bien, je peux en parler à personne sauf à vous.» Je l'écoute, je comprends, je comprends. Et séance après séance, on s'installe dans une routine où il vide son sac et se soulage, et moi je suis là en posture d'empathie pure. Résultat : il n'a pas résolu son problème. C'est sa femme qui a sifflé la fin de la récré en venant chercher elle-même des réponses à Paris. Ce coaching était objectivement raté.
Ferran Plusieurs choses résonnent. D'abord ce concept d'empathie qu'on met sur un piédestal comme si c'était la compétence clé en coaching. En 2017, à mes débuts, j'ai fait un exercice où il fallait se mettre dans les chaussures de l'autre, littéralement. Je me suis retrouvé avec des bottes en 39 alors que je fais du 42, à talons de six centimètres. Et après, le tour de table : «Qu'est-ce que vous avez ressenti de l'autre ?» Tout le monde jouait le jeu mystique. Et moi, je me disais : est-ce que c'est vrai, ça ? Est-ce que je me suis inventé une histoire ou j'ai vraiment senti quelque chose ? Depuis ce moment-là, j'ai voulu comprendre ce que l'empathie fait vraiment en coaching.
Ferran Les coachs mainstream disent : l'empathie est la clé, parce que c'est une relation humaine de proximité. Moi, je pense que la meilleure façon d'accompagner quelqu'un, c'est justement de ne pas utiliser mon empathie. Ce n'est pas la nier : je ressens des choses pendant une séance, j'ai des idées, des solutions, des images, des interprétations. Tout ça, je le mets entre parenthèses pendant la séance et je le traite après, pour moi. Parce que si je l'utilise, je vais forcément induire la personne dans un chemin qui n'est pas le sien.
Cécile Si je comprends bien : ce que tu mets de côté, ce n'est pas l'empathie elle-même, c'est tout le contenu de ta vision du monde que tu pourrais apporter dans la conversation grâce à ton empathie. Parce que tu penses avoir compris, tu proposes une intervention, une image, une suggestion qui parasite la réflexion de ton client. Ce n'est pas l'empathie, mais les interventions qui en découlent.
Ferran Exactement. Il ne s'agit pas que je te comprenne. Il s'agit que tu puisses mieux te comprendre. L'empathie, pour moi, c'est du maquillage. Ca fait joli : «Ah oui, je suis très empathique, je peux te comprendre.» Mais l'empathie mal utilisée, c'est une forme d'intervention déguisée. Confortable pour le coach, nuisible pour le processus.
Ferran Sur LinkedIn, quand je dis ça, on me répond : «C'est froid, on n'est pas des robots.» Pour moi, c'est tout à fait le contraire. Laisser la liberté à l'autre d'aller au fond de sa réflexion, au fond de son geste, au fond de sa sensation, sans que mon matériel à moi ne vienne le perturber, c'est lui donner plus de possibilités. Plus de responsabilité, de liberté, de confiance, de cohérence.
Cécile Tu parles d'écoute phénoménologique. Est-ce que tu peux définir ça ?
Ferran On dit que le coach utilise une écoute active avec feedback et reformulation. Mais reformuler, ça veut dire que si tu dis «mon chien est très joyeux», je vais dire «votre chien est très sympathique». Non. Joyeux et sympathique, ce n'est pas la même chose. Derrière ton mot à toi, il y a tout un vécu, toute une histoire. L'écoute phénoménologique, c'est restituer le langage de façon littérale. Je te redonne exactement tes mots, avec lesquels tu peux mieux travailler. Ça permet au client, quand il réentend ses mots dans l'ordre, d'avoir une réflexion beaucoup plus fine. Ses idées ne sont plus chaotiques, elles sont ordonnées, dans un contexte. Et à partir de là, la réflexion devient plus utile et pragmatique.
Ferran C'est pour ça que les questions sont, pour moi, la compétence la moins importante du coach. La compétence première, c'est cette restitution littérale. Si un client fait un geste au lieu de répondre, je lui dis : «Tu as fait ce geste, qu'est-ce que ça signifie pour toi ?» A partir de là, il conscientise quelque chose qui lui appartient. Ce n'est pas moi qui ai prétendu savoir ce que ça voulait dire.
Ferran Il y a cette notion de contenant / contenu qui est centrale. Le client amène le contenu : son identité, ses mots, ses gestes. J'y touche pas. Je ne suis pas expert de sa vie. Moi, j'amène le contenant : les compétences, l'espace, cette écoute, cette synthèse littérale, et certaines questions focalisées pour que la personne soit plus consciente de sa pensée. Pour que le client puisse créer de nouvelles idées, des stratégies, des options à tester. C'est être dans l'objectivité des choses telles qu'elles sont, et la subjectivité de comment la personne les perçoit.
Ferran Ce que je ne fais pas : rentrer dans le contenu. A mes débuts, j'étais un défenseur du coaching mainstream : questions puissantes, écoute active, reformulation. J'en suis tombé amoureux. Sauf que les années m'ont montré une incohérence : comment je dis ça et en pratique, c'est autre chose ? Comment je suis à court d'outils selon les personnes ? J'ai tout abandonné. Pas pour me distinguer, mais parce que ces compétences ne garantissaient pas l'autonomie de pensée du client.
Cécile Tu passes deux séances complètes à définir avec le client à quoi vous allez jouer exactement, avant de démarrer. C'est radical.
Ferran Oui. Avant tout processus, je définis vraiment ce que la personne peut obtenir, comment on va le faire, quelle est la méthodologie. Et si le coaching est vraiment la bonne méthodologie par rapport à l'objectif. J'utilise une matrice connaissance / temps pour évaluer : est-ce que la personne a besoin d'une connaissance externe, théorique, technique, qu'elle peut obtenir auprès d'un formateur ou d'un consultant ? Ou une connaissance interne, à développer ? Ce n'est pas moi qui décide : c'est la personne qui définit quelle discipline peut l'accompagner. Et malgré ça, il y a des personnes qui comprennent vraiment ce qu'est le coaching seulement à la troisième ou quatrième séance. Parce que personne ne l'a jamais vécu auparavant.
Cécile En Angleterre, j'ai appris qu'une séance entière était consacrée à la co-construction du cadre méthodologique. Les Anglais appellent ça un contrat, distinct du contrat commercial. Et au cours du coaching, on y revient régulièrement : est-ce que notre contrat est toujours adapté ? Toi, tu montes ça d'un cran en y passant deux séances, et en ne démarrant pas tant que ce travail n'est pas terminé.
Ferran Oui. Et pendant toutes les séances, il y a toujours cette communication objective sur où on en est par rapport au fil de route qu'on s'est fixé ensemble. Pour que ce soit efficace, efficient et durable. Mon but, c'est que la personne ait la meilleure méthodologie pour arriver à ses buts. C'est ça qui me tient. Pas un caprice personnel.
L'exposition Minimal, Bourse de Commerce - Pinault Collection, Paris. Mouvement artistique apparu dans les années 1960, représenté notamment par Donald Judd, Dan Flavin, Carl Andre, Agnes Martin.
Ferran Ce courant minimaliste, sa philosophie, sa précision, sa justesse, sa cohérence, son engagement. Quand j'étais aux Beaux-Arts, j'étais très séduit par ça. Je l'ai eu en tête pendant des semaines après l'avoir vu. C'est chercher l'essence des choses. Pas de maquillage : chercher la pureté. Du coup, c'est vraiment le courant minimal qui me parle par rapport à ma pratique du coaching. Aller à l'essentiel, enlever ce qui ne sert pas, garder ce qui est juste et nécessaire.
«Il ne s'agit pas que je te comprenne. Il s'agit que tu puisses mieux te comprendre.» Ferran Jover
Retrouvez Ferran Jover
LinkedIn : linkedin.com/in/ferran-jover
Site : voilavoilacoaching.fr
Ecoutez l'épisode complet sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, YouTube et Podcastics.