Rencontrons-nous !
Iñaki de Rezola a fait toute sa carrière dans l'industrie pharmaceutique, dont plus de vingt ans chez Novartis. Il dirige aujourd'hui les équipes Marketing, Accès au marché et Médical du groupe Curium. Son super-pouvoir : l'authenticité. Cette capacité à être aligné avec ses valeurs et ses croyances qui, dit-il, rend les décisions plus faciles et les relations plus vraies. Avec le revers de la médaille qu'il assume pleinement : l'authenticité sans filtre peut devenir de l'impulsivité.
Dans cet épisode, une chronique sur une réaction trop rapide devient le point de départ d'une réflexion rare : un dirigeant français qui parle ouvertement d'une erreur émotionnelle et de ce qu'il en a appris sur le leadership authentique. Vous découvrirez :
Cécile Iñaki, la chronique qui t'a fait penser à une expérience personnelle, c'est la n°39 : "J'ai réagi trop vite à une nouvelle." Je vais rappeler l'histoire. Je travaillais avec un grand groupe et je vois passer sur LinkedIn le post d'un de mes anciens coachés, un haut potentiel très courtisé, qui annonçait prendre de nouvelles responsabilités dans une organisation prestigieuse. Je prends aussitôt mon téléphone et j'envoie un texto à son mentor, qui se démenait depuis des mois pour le fidéliser. Sa réponse : «Tu sais des choses que je ne sais pas ?» J'explique le post, et il me répond sèchement : «Tu noteras que ce n'est pas un poste salarié, c'est un engagement en marge de son job actuel. Avant de colporter des idioties, vérifie tes informations.» J'étais dans mes petits souliers. Ce que j'en ai retenu : avant de réagir à quoi que ce soit, tourner sept fois la langue dans sa bouche.
Iñaki En t'écoutant, je me revoyais dans une situation similaire, où moi aussi j'ai laissé mes émotions décider à ma place. Avec des conséquences potentiellement bien plus graves.
Iñaki Je dirigeais une entreprise avec plusieurs sites de production. J'avais l'habitude d'aller régulièrement les visiter avec ma DRH pour rencontrer les collaborateurs de façon informelle, sans générer trop de stress. Lors d'une de ces visites, en fin d'après-midi, un collaborateur nous sollicite. Il n'était dans l'entreprise que depuis peu. Il était émotionnellement très touché, il n'arrivait pas à s'exprimer. Il nous disait qu'il ne se sentait pas bien sur le site. Après un long moment d'écoute, il nous confie qu'il se sent menacé, voire harcelé par son manager : exclu de réunions, destinataire de piques, isolé de l'équipe.
Iñaki Je vois ce garçon se mettre à pleurer devant le DG et la DRH. Je me dis : s'il pleure devant nous, c'est qu'il est vraiment mal. On repart vers la gare. Et là, dans le taxi, je dis à ma DRH : «On ne peut pas laisser cette situation, il faut sanctionner son manager.» Avant même d'arriver à la gare, j'envoie une invitation de réunion urgente au comité de direction concerné pour le lendemain matin.
Iñaki Le lendemain, j'ouvre le call en état d'urgence émotionnelle. Un collègue me reprend vivement : «Tu ne sais pas de quoi tu parles, tu ne peux pas porter des accusations aussi graves.» Le ton monte. Mais sa réaction m'a fait réfléchir : je n'avais qu'une partie de l'histoire. On a investigué. Et il s'est avéré que le collaborateur lui-même avait des comportements inadaptés, que son manager n'était pas irréprochable non plus, mais que c'est finalement du collaborateur qu'on s'est séparé, pas du manager.
Cécile Ce témoignage est exceptionnel : un dirigeant qui parle ouvertement d'une erreur émotionnelle et met des comportements concrets derrière le mot authenticité. C'est très rare.
Iñaki Ce que ça m'a appris, c'est de ne jamais prendre de décision hâtive sans avoir cherché la full picture. La vérité n'existe pas : on a chacun notre vision du monde. Mais on peut essayer d'avoir plusieurs avis sur une même situation avant de se faire une impression un peu plus objective. Aujourd'hui, quand je sens que mon corps commence à bouillir, que quelque chose touche mes valeurs profondes, je me dis : Iñaki, sois dans l'écoute, ne réagis pas, prends du recul. C'est ce qu'on appelle en psychodynamique passer de la scène au balcon : se regarder d'en haut pour se demander si mes émotions sont vraiment justifiées ou guidées par autre chose.
Iñaki Je fais de mes émotions une force. Ma sensibilité, je la partage. Mais quand on est comme moi, il faut savoir la gérer : authenticité ne veut pas dire spontanéité débridée.
Cécile Il y a une autre dimension de l'authenticité dont on a souvent discuté : en tant que dirigeant, tu as des secrets à protéger, juridiques, industriels, que tu ne peux pas partager. Et ça ne doit pas t'empêcher d'être authentique. Comment tu gères cette tension ?
Iñaki Mon parti pris, c'est de nommer ce que je ne peux pas dire. Je dis aux gens : «Il y a des choses que je ne peux pas vous partager pour l'instant, mais pas parce que je n'ai pas envie, parce que le moment n'est pas opportun.» Ça crée des frustrations, oui. Mais ça évite les rumeurs, les procès d'intention. Et si je peux donner un timing, je le donne. Ça permet aux gens de se projeter. C'est ça, pour moi, rester transparent sans trahir mes responsabilités.
Iñaki Dans mon nouvel environnement, je prends beaucoup de temps pour passer un moment avec chacun de mes collaborateurs, quel que soit leur niveau hiérarchique. Pas pour me présenter avec mon CV, mais pour dire qui je suis, d'où je viens, quelles sont mes valeurs. Ça crée un climat de confiance qui, ensuite, évite des surprises des deux côtés. Le leadership n'est pas un état. C'est un réglage permanent entre ce qu'on ressent, ce qu'on comprend du contexte et ce qu'on décide.
Cécile C'est vraiment quelque chose que j'ai appris à ton contact. Quelles que soient les théories de leadership avec lesquelles on est familier, dans la pratique, c'est en permanence remettre sur le métier la recherche de cet équilibre, qui se refait dans chaque situation.
Iñaki C'est un équilibre que je ne cesse d'ajuster au fil des jours, des enjeux, des décisions à prendre et des équipes que j'accompagne.
Les Quatre Saisons, série de quatre tableaux de François Boucher (1703-1770), exposés à la Frick Collection, New York. Huile sur toile, vers 1755.
Iñaki Quand tu m'as posé la question, ces quatre tableaux me sont venus spontanément à l'esprit. C'est le même paysage vu sous quatre saisons. Ca me fait penser à la notion d'équilibre dans un environnement qui change : les données ne sont pas les mêmes, les dynamiques ne sont pas les mêmes. Il faut sans cesse retrouver cet équilibre, comme les saisons qui reviennent mais ne sont jamais tout à fait identiques. C'est peut-être ça, l'authenticité dans la durée.
Les apprentissages clés de cet épisode :
«Mes émotions sont une force, à condition de ne pas les laisser décider à ma place.» Iñaki de Rezola
Retrouvez Iñaki de Rezola
LinkedIn : linkedin.com/in/inaki-de-rezola
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