Deux dilemmes éthiques d’une coach indépendante

La passerelle Simone de Beauvoir à Paris, un de mes dilemmes préférés de promeneuse.
© Dietmar Feichtinger Architectes

En matière de coaching, chaque école voit l’éthique à sa porte. L’Academy of Executive Coaching où j’ai étudié en Angleterre met l’accent sur la séparation stricte entre coaching et thérapie. Une autre, celle de Palo Alto, insiste sur le respect de la responsabilité des clients : pas de demande de la part de la personne coachée, pas de coaching.

Ces deux approches ont des implications pratiques très différentes, mais elles ont en commun de limiter sérieusement les possibilités de développement commercial des coaches qui souhaitent exercer dans le respect du cadre éthique qu’ils et elles ont choisi.

Ces deux dilemmes éthiques : coaching v/s thérapie, et coaching v/s efficacité commerciale sont sinon quotidiens, du moins fréquents pour tout.e coach indépendant.e., avec des impacts non négligeables sur leur modèle économique.

Les dilemmes éthiques coaching v/s thérapie

Je ne suis pas à l’aise avec la distinction franche entre les deux. Voici quatre idées reçues qui étayent ma position.

Idée reçue n°1 : le coaching est professionnel et la thérapie personnelle.

Le coaching recouvre des champs aussi divers que le sport, la nutrition, la vie amoureuse ou les performances professionnelles. Il est financé aussi bien par des entreprises que par des particuliers. Et surtout, à l’heure où le télétravail se développe et où l’on peine à ne pas regarder ses mails en vacances, la frontière entre vie pro et vie perso est de plus en plus poreuse. Sans compter qu’une maladie ou un conflit conjugal peuvent avoir aussi des répercussions sur la vie professionnelle.  

Idée reçue n°2 : la thérapie s’intéresse au passé, le coaching au présent. 

La psychanalyse, qui n’est qu’une école de psychothérapie parmi d’autres, s’intéresse au passé. Beaucoup d’autres méthodes thérapeutiques s’intéressent à l’ici et maintenant : les thérapies comportementales, les thérapies orientées client etc. Donc attention, thérapie n’est pas synonyme de psychanalyse.
D’autre part, la plupart des approches de coaching sont des dérivés d’approches psychothérapeutiques. Le coaching psychodynamique, d’inspiration psychanalytique, s’intéresse au passé. Bref, ne cherchez pas la différence entre coaching et thérapie dans l’opposition passé / présent. 

Idée reçue n°3 : un coach est plus loyal à l’entreprise qu’un.e psychopraticien.ne qui est tenu au secret professionnel. 

Les deux professionnels ont un devoir déontologique de servir les intérêts de leur client.e. Dans les deux cas, quand plusieurs personnes sont impliquées dans un accompagnement, la question de ce qui est strictement confidentiel et de ce qui est partageable se pose.

Idée reçue n°4 : Un.e psychologue est payé.e par l’individu, un coach par l’employeur.

Ce n’est pas toujours le cas. Certains coaches travaillent avec des particuliers qui financent eux-mêmes leur coaching ; certains employeurs mettent des psychologues à la disposition de leur personnel dans des situations particulières : plan social, traumatisme collectif, etc. voire, ont des psychologues à demeure. Là encore, cette distinction entre les deux professions est à géométrie variable.

Qu’est-ce qui est en jeu ici ?

Le fait que cette règle éthique soit importée des pays anglo-saxons, et principalement des États-Unis, a son importance. Il me semble en effet que l’enjeu ici est essentiellement celui de la responsabilité civile professionnelle de l’intervenant.e : que risquez-vous si un.e client.e mécontent.e vous traîne en justice ?

 

Deux pistes de résolution

  1. Savoir ce dont je suis capable et ce dont je ne suis pas capable en tant que coach: la stratégie digitale, la neurodiversité, l’orientation post-bac sont autant de sujets de coaching sur lesquels j’avoue mon incompétence, autant que sur le traitement des troubles alimentaires, les troubles psychiatriques lourds ou la thérapie de couple.
  2. Signer au démarrage de chaque coaching un contrat de coaching explicitant bien les attentes respectives et les limites de l’intervention : conseils ou pas ? compréhension du pourquoi ou mise en lumière du comment ? exploration des émotions ou pas ? etc. Ne pas hésiter à remettre ce contrat à jour pendant le coaching si c’est nécessaire.

Les dilemmes éthiques efficacité du coaching v/s efficacité commerciale

« Tu l’as relancée suite à votre rencontre ? Elle avait super apprécié le contact avec toi ! ».

Des questions comme celle-ci sont non seulement amicales et bien intentionnées, mais elles sont aussi frappées au coin du bon sens commercial. 

Une intention bienveillante

Les personnes qui m’envoient des proches ou des collègues pour un coaching ont toutes pour intention de les aider à résoudre une question qu’ils ou elles n’arrivent pas à résoudre seul.e.s ; elles ont toutes également l’intention de m’aider à développer mon business. De leur point de vue, c’est faire d’une pierre deux coups. Mieux : d’une mise en contact, deux bénéficiaires.

Ajoutez à cela le B-A-BA de l’efficacité commerciale.

Laisser ses prospects réfléchir un peu, c’est de bon aloi ; leur laisser le temps de changer d’avis, c’est perdre des ventes. Les pros de la vente qui font leurs objectifs sont celles et ceux qui savent relancer leurs client.e.s jusqu’à la signature du contrat ou un refus explicite. L’incitation est assumée. 

Mais alors, où est le dilemme éthique ?

Pour les tenants de l’école de Palo Alto dont je suis, il n’y a de coaching possible que s’il y a une demande de la part de la personne à coacher, et que cette demande est suffisamment forte pour l’obliger à prendre l’initiative. Changer c’est difficile et il faut être motivé.e pour s’en donner les moyens.

Si cette demande vient du chef ou des RH, le « coaché désigné » est assigné au rôle de victime de « tous ces gens qui veulent faire mon bien malgré moi ».

Si cette demande vient de moi, je sors d’entrée de jeu de la posture de neutralité qui doit être la mlienne. Dès lors que je « veux » plus fort que mon ou ma cliente, je vais aussi travailler plus fort et vous pouvez légitimement me demander pour qui je vais travailler. Pour mon chiffre d’affaires ? Pour mon besoin d’aider ? Une chose est sûre : en voulant plus que mes clients, je ne ferai qu’entretenir leurs problèmes en prenant sur mes épaules la responsabilité de leur changement. 

Ma discipline

Malgré toute la gratitude que j’ai pour les personnes qui me recommandent des proches, ou qui offrent des séances de coaching à un.e ou plusieurs bénéficiaires dans tel ou tel cadre, je ne relance pas. Parce que la décision de changer ne se délègue pas.

Mes apprentissages :

Ces dilemmes éthiques ne sont que deux illustrations des nombreuses tensions de la vie des coaches indépendant.e.s, qui sont également leur propre service marketing, commercial, recouvrement. Chacune de ces fonctions me demande de choisir les intérêts que je sers à un moment donné : ceux de mes clients ou les miens. Côté clients, ces différents intérêts sont généralement défendus par des personnes distinctes. En tant qu’indépendante, c’est à moi de tout assurer, et de faire des choix que je suis capable d’assumer dans la durée.