Et si votre stress n’était qu’un signal de suradaptation ?

Devant cette traversée vertigineuse, on peut se prendre à rêver d’avoir dit non à cette aventure quand il était encore temps…

Le dernier opus de ma consœur Karine Aubry Trop bon élève au travail ? Attention danger ! présente des variations sur le thème de la suradaptation et les moyens de l’éviter. Dans la plupart des cas, la suradaptation est une réponse à une peur : de déplaire, de déranger, de décevoir, d’être exclu.e. Sauf que c’est un piège redoutable : beaucoup de monde trouve son compte à laisser les bon.ne.s élèves faire toujours plus avec moins, se débrouiller tou.te.s seul.e.s dans des situations ambiguës, persévérer malgré les injonctions paradoxales, devancer les désirs de chef.fe.s et client.e.s tyranniques…

Sortir de ces boucles infernales exige deux choses très difficiles : surmonter sa peur, et donner la priorité à la préservation de sa santé ou de son intégrité sur des valeurs très fortes : l’engagement, la fiabilité, l’harmonie des relations, le client-roi, la loyauté… C’est dans des situations comme celles-là que l’approche systémique et stratégique de Palo Alto me paraît particulièrement indiquée, pour déconstruire les mécanismes de la sur adaptation et apprendre à s’en protéger.

La question que m’ont posée plusieurs de mes clients récemment, c’est : « comment ne pas en arriver là une prochaine fois ? » Comme d’habitude, les situations employées à titre d’illustration dans cet article sont inspirées de faits réels, dans le respect de l’anonymat des personnes qui les ont inspirées et avec leur permission. Je les en remercie.

Bienvenue dans un club très fréquenté ces temps-ci… 

Bénédicte stresse à mort. Non seulement son boulot la bouffe, mais la vie de famille sur fond de télétravail et de fermeture d’écoles à répétition avec deux enfants en bas âge, c’est l’enfer. Pourtant, Jules fait largement sa part à la maison où il télétravaille aussi, tant bien que mal. Heureusement qu’il est là mais bon sang, cette vie sans respiration, sans pause et sans plaisir, c’est vraiment dur. Bénédicte rumine, dort mal, pète parfois les plombs, enchaîne les petits arrêts maladie : dès qu’elle s’arrête, elle se rend bien compte que son stress se régule. Et dès qu’elle reprend le boulot, elle se retrouve comme un hamster dans sa roue, avec du travail en retard à rattraper en prime.

 

Comme d’habitude, les injonctions « de bon sens » n’aident pas à sortir du piège de la suradaptation.

Où est-ce que j’ai péché ?

Bénédicte a choisi son métier, sa boite, son Jules, sa vie de famille, son lieu de résidence, tout. Et pourtant, elle a l’impression de subir sa vie depuis quelques temps. Mais qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez moi pour éprouver un niveau de stress pareil ? se demande-t-elle. Or, si la solution ne peut venir que d’elle, se battre la coulpe ne fait que rajouter une couche de culpabilité au stress et à la fatigue.

Je dois comprendre pourquoi !

Bénédicte est brillante, volontaire et cultivée. Elle se connaît bien, a bien identifié ses valeurs, son profil MBTI, DISC ou Process Com’, ses drivers… C’est tout juste si elle a besoin de quelques questions de relance pour brosser un tableau complet et détaillé du « pourquoi » de son stress actuel. Et maintenant qu’elle a compris les raisons de sa tendance à la suradaptation, elle reconnaît qu’elle n’est pas plus avancée dans la gestion de son stress.

Là encore, j’ai l’impression que la prise de conscience de l’impasse du pourquoi aggrave le problème. Avoir fait tant d’efforts d’analyse et d’introspection pour terminer dans un cul de sac, quelle frustration !

Je dois lâcher prise !

« Je ne peux plus me réveiller à 3 heures tous les matins ou péter les plombs contre Jules tous les soirs. Il n’y est pour rien !» Alors quoi ? Lâcher les enfants ? Impossible, ils ont besoin de nous du lever jusqu’au coucher, au prix d’une course de relais ininterrompue en attendant la réouverture de l’école. Lâcher le projet en cours ? Pas question, je me suis engagée : mon client, mon patron comptent sur moi. Lâcher mon équipe ? Même pas en rêve, c’est mon rôle de les soutenir jusqu’à ce qu’ils réussissent.

Lâcher c’est être, au choix : une mauvaise mère, une mauvaise épouse, une mauvaise professionnelle et une mauvaise manager. Avec ça sur la conscience, Bénédicte n’est pas près de lâcher. Enfin si, quand son corps dit stop. Dans un demi-sourire, elle décrit ses arrêts maladie comme un mécanisme de défense efficace.

 

Poser le problème de la suradaptation dans des termes accessibles à une solution.

Déculpabiliser

Toutes les sources de stress ne sont pas intrinsèques. Pour ne prendre qu’un exemple, télétravailler avec des enfants en bas âge, sans aide extérieure ni possibilité de s’organiser à l’avance est un facteur de stress majeur, qui pèse encore trop largement sur les seules épaules des salarié.e.s. Sans rentrer dans ce débat particulier, reconnaître que certaines sources de stress sont extérieures et légitimes, est indispensable pour faire le tri de ce qui dépend de la personne qui souffre et ce qui ne dépend pas d’elle. En l’occurrence, ce que Bénédicte, Jules et bien d’autres jeunes parents font pour concilier télétravail et garde d’enfant est une prouesse, pas un motif de honte à cacher à leurs collègues, leurs clients ou leurs hiérarchies. 

Dégénéraliser

Tous les stress ne sont pas mauvais. Quand Bénédicte parle des invasions de son boulot jusque dans les recoins de sa vie privée, elle ne décrit pas le même malaise dans tous les cas : quand elle se réveille à 5 heures du matin pour rédiger une proposition ou un schéma d’intervention pour un client, ça la stimule ; quand elle rumine pendant la promenade du dimanche sur son DG qui la pousse à démarrer un projet pour lequel elle et son équipe ne sont pas prêtes, ça ne passe pas. Dans le premier cas c’est de la passion ; dans le second, c’est une tentative de manipulation.

Déconstruire le(s) mécanismes de suradaptation

Au bureau, Bénédicte ne laisse rien voir de son stress : ce dernier se venge la nuit, en la privant de plusieurs heures de sommeil plusieurs fois par semaine. À la maison, Bénédicte prend sur elle, fait ce qu’elle doit faire parce qu’il faut bien le faire… jusqu’au moment où elle explose.

Dans les deux cas, elle se plie à l’injonction « Prends sur toi ». Plus Bénédicte prend sur elle, et plus ça dit non à l’intérieur ; plus ça dit non, plus l’effort pour prendre sur elle est coûteux.

 

Mais alors, comment ne pas tomber dans le piège de la suradaptation ?

A court terme, Bénédicte a pris des décisions pour ne plus prendre sur elle. Au bureau, elle a pris rendez-vous avec son chef pour poser des conditions acceptables pour elles à ce nouveau projet ; à la maison, elle et Jules préparent une semaine en amoureux avec la complicité de Belle-Maman, dûment vaccinée.

Oui mais, avant d’en arriver là ?

Bénédicte a parfaitement bien repéré qu’une fois qu’elle est engagée dans une relation, pro ou perso, il lui est extrêmement difficile de ne pas respecter son engagement à fond. Elle est comme ça et elle ne se refera pas. En revanche, elle a touché du doigt que quitte à dire non, il vaut mieux dire non tout de suite, au risque de déplaire, que plus tard, au risque de décevoir. Pour en revenir à l’illustration de cet article, s’il y a un moment pour dire non, c’est avant de prendre l’avion.