Rencontrons-nous !
Justine Abécassis est entrepreneuse, ancienne mentore chez Live Mentor et autrice de J’ai testé pour vous l’échec entrepreneurial, publié aux éditions Prochain Chapitre. Son super-pouvoir : la débrouillardise, conscientisée en prépa et rodée dans l’adversité entrepreneuriale. Dans ce livre, elle raconte comment elle a monté une boîte en sortie d’études, planté cette boîte, puis mentoré des entrepreneurs pour les aider à ne pas refaire les mêmes erreurs.
Dans cet épisode, le dernier de la saison 1 de Chères Erreurs, la chronique numéro 8 devient le point de départ d’une conversation sur ce que la publication d’un livre professionnel implique vraiment, loin des fantasmes qu’on y projette. Vous y découvrirez :
Cécile En 1994, mon premier livre a été propulsé par une attachée de presse remarquable et par le fait qu’il était vendu comme produit dérivé de mes séminaires. Il s’est vendu à 8000 exemplaires et a lancé ma carrière dans un grand cabinet de conseil. Vingt ans plus tard, j’ai publié un deuxième livre en croyant que la même recette fonctionnerait. Sauf que la promotion était entièrement à ma charge, que je n’avais pas de fichier de journalistes, que LinkedIn n’était pas encore ce qu’il est devenu, et que le sujet était trop spécialisé pour être vendu en produit dérivé de mes interventions. J’ai fait des allers-retours entre mon Monoprix de quartier et le boulevard Saint-Germain avec ma charrette de marché pour préparer le cocktail de lancement. Budget supérieur à la totalité de mes droits d’auteur. Et un flop retentissant, à l’exception de la poissonnière du marché d’Avranches qui a bruyamment signalé à toute sa clientèle qu’elle servait une célébrité locale.
Cécile Ce que j’ai appris, c’est qu’il ne suffit pas de transposer une recette qui a marché dans un contexte très précis à un nouveau contexte sans regarder ce qui a changé. Les deux leviers qui avaient fait le succès du premier livre me manquaient cruellement. Et j’ai découvert ça un peu tard.
Justine Ma première croyance, c’était que quand le manuscrit est fini, le travail est terminé. Pas du tout. Les corrections, je ne m’y attendais pas du tout. La première fois que j’ai ouvert le document corrigé par mon éditrice, j’ai lu la première phrase, j’ai vu que ce n’était plus vraiment la mienne, et j’ai refermé l’ordinateur. J’ai eu besoin de quelques jours pour me plonger dedans. J’ai commencé par la fin, là où les corrections étaient moins nombreuses, et ensuite je suis remontée vers le début. Mais c’est vraiment un exercice très particulier, un moment très particulier.
Justine Et puis il y a les insomnies. Je faisais des séances de corrections la nuit, je me réveillais à 1h ou 2h du matin, je me relevais pour aller écrire jusqu’à 6h. Je n’avais jamais fait ça de ma vie. Et à la fin des corrections, j’en avais marre de relire mon bouquin, j’avais l’impression de le relire tout le temps. Et puis le fichier part à l’imprimeur, et là on commence à se dire : est-ce que cette phrase était bien, est-ce que ce paragraphe était à la bonne place. Mais c’est fini, on ne peut plus rien changer.
Cécile Décider que c’est fini alors que ça pourrait ne jamais être fini, c’est vraiment une décision très dure à prendre. Et c’est très utile d’être contrainte par l’extérieur. La deadline de l’impression vous force à lâcher.
Justine J’avais compris qu’il allait y avoir des ventes, mais je n’avais pas vraiment intégré qu’il allait y avoir de vraies personnes qui allaient lire mon livre. Ça m’est apparu réellement une ou deux semaines après que le bouquin soit parti en impression. Et là, mon cerveau a explosé. Est-ce que c’est bien ce que j’ai fait ? Est-ce que c’est assez utile ? Je me livre beaucoup dans mon bouquin, je suis vraiment très transparente, et je me suis dit : mais est-ce que t’as pas fait la plus grosse bêtise de ta vie ? Est-ce que plus personne ne voudra jamais travailler avec toi une fois qu’il a lu ça ?
Justine Les retours que j’ai eus sont très positifs. La première fois que j’ai reçu un message d’une vraie personne que je ne connaissais pas du tout, j’ai pleuré pendant deux heures. Des personnes qui me disaient qu’elles s’étaient reconnues à chaque page, que ça les aidait énormément. C’était exactement pour ça que je l’avais écrit. Mais je m’attendais naïvement à avoir un retour toutes les trois minutes. Pas du tout. Les gens achètent un livre, il reste quelques semaines sur la table de chevet, et puis ils le lisent quand ils peuvent.
Cécile Toute la promotion du livre était à ma charge, alors que je ne m’y attendais absolument pas. Et quand on fait du gratuit, par exemple publier sur LinkedIn, on va peut-être toucher 300 lecteurs, mais ce n’est pas ça qui va faire vendre le livre. Une attachée de presse qui travaille pendant trois mois, c’est 6000 euros hors taxes. Un cocktail de lancement avec 50 à 70 personnes, ça va tout de suite chercher dans les 3000 euros. Très vite, sortir un livre et le promouvoir avec des relations presse, ça va chercher dans les 10 000 euros de budget.
Justine Moi, mon budget marketing total, c’est un tout petit peu plus de 3000 euros. Entre les achats de stock et les envois aux témoins du livre et aux influenceurs, j’en ai pour 1500 euros. J’ai fait de la sponsorisation parce que je n’ai pas une très grosse communauté. J’ai fait venir un cadreur monteur pour la soirée de lancement pour avoir des vidéos à partager sur les réseaux sociaux, ça, c’est 700 euros. Et j’ai tenté des publicités sur Meta avec 200 euros, ça n’a provoqué aucune vente en ligne. Il faut débloquer un budget, et ne pas dépendre uniquement des choses gratuites. En gratuité, ça prend beaucoup plus de temps.
Justine Et puis c’est une machine à enclencher, il faut continuer à l’alimenter. J’avais pas d’autres projets juste après la sortie. J’avais vraiment nettoyé mon agenda, j’avais laissé de la place uniquement pour ça. Et tous les moments de creux m’ont été super difficiles. J’aurais eu besoin de nourrir mon cerveau d’autres choses.
Justine J’avais vraiment cette vision : tu vas lancer ton bouquin et après tu vas flotter de bonheur. Pas du tout. J’attendais de la gloire, elle ne venait pas, du coup j’étais déprimée. Les articles, les podcasts, les interviews : tout ça prend au moins six mois. La première année d’un bouquin, elle est chargée en plein de moments différents, mais tout ne se fait pas dans la première semaine. Il y a plein de bouquins que je découvre deux ou trois ans après leur sortie. J’aurais dû le voir venir.
Cécile J’appelle mes livres mes enfants de papier. Parce que le jour de leur naissance, c’est là que le vrai boulot commence. La gestation, c’est un moment très particulier et très intime. Le moment de la publication, c’est là que les efforts commencent. Et les retours, si on ne va pas les chercher avec les dents, ils ne viennent pas. Chaque avis sur les plateformes, chaque article, chaque interview, il a fallu que j’aille les chercher un par un.
Justine En prépa, ma prof de maths nous a demandé de tenir des fiches d’erreurs : reprendre nos copies et noter les erreurs qu’on avait faites. J’ai attendu le milieu de l’année pour le faire, catastrophée à l’idée de lui remettre des fiches vides. Et là, j’ai découvert que d’une copie à l’autre, je faisais exactement les mêmes erreurs. Les mêmes fautes de calcul, les mêmes fautes de conjugaison, aux mêmes endroits. Je me suis sentie très bête. Et à partir du moment où j’ai travaillé à partir de ces fiches, je me suis vraiment améliorée. En anglais, je suis passée de 1/20 au premier devoir à entre 15 et 16 au concours.
Justine L’écriture de ce bouquin m’a aidée pour la promotion du livre lui-même. Il y a tout un passage où j’explique que je croyais que le lancement de mon site internet était la ligne d’arrivée alors que c’était la ligne de départ. Pour le bouquin, c’est exactement la même chose. Et grâce à l’analyse de cette erreur-là, j’ai compris qu’il allait falloir prévoir un budget marketing et continuer à être dans l’action après le lancement.
Justine La première : ne plus laisser la peur me paralyser. Dans ma première aventure entrepreneuriale, j’évitais les tâches qui me faisaient peur et qui étaient les plus importantes pour la survie du projet : communiquer, prospecter. Aujourd’hui, j’ai un principe qui m’a accompagnée tout au long du livre : faire une chose par jour qui compte pour le projet, quelle que soit mon état émotionnel. La méthode des petits pas.
Justine La deuxième : aller vers mes forces et les cultiver pour en faire de vrais avantages concurrentiels, plutôt que d’essayer de compenser mes faiblesses. J’ai aucun talent pour le design ou la photographie. Par contre, l’écriture, c’est une force. Donc je vais vers LinkedIn, vers la newsletter, vers les formats écrits. C’est plus naturel pour moi.
Justine La troisième : comprendre que le bouche à oreille amplifie quelque chose qui fonctionne, mais ne donne pas l’impulsion pour qu’un projet démarre. Quel que soit le projet. Il faut des efforts marketing, il faut des efforts de communication.
J’attendais de devenir une star à partir du 13 mai. Pas du tout. Pas du tout.
Justine Abécassis
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J’ai testé pour vous l’échec entrepreneurial, éditions Prochain Chapitre
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