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Créativité et résilience : sculpter ce qui se brise

Julie Espiau est artiste plasticienne, installée dans les Landes entre forêt et océan. Elle sculpte des corps de femme semi-abstraits dans l’argile, grave sur papier végétal fabriqué à la main, peint et écrit de la poésie. Après un grave accident en 2006 qui l’a immobilisée pendant plus d’une décennie, elle a fait de la création un outil pour supporter la douleur, avant de se lancer professionnellement comme artiste en 2018. Elle anime aujourd’hui des retraites et des ateliers immersifs dans la nature.

Dans cet épisode de la saison 2 de Chères Erreurs, Julie partage trois erreurs de matière, de geste et de conception qui ont façonné sa pratique. Vous y découvrirez :

  • Pourquoi la matière ne fait jamais tout à fait ce qu’on veut, et pourquoi c’est une bonne nouvelle.
  • Comment un geste malheureux peut révéler une œuvre plus forte que l’intention initiale.
  • Pourquoi une erreur de conception peut ramener un artiste à ses fondamentaux.
  • Ce que le wabi-sabi et le kintsugi japonais enseignent sur la beauté de l’imperfection.
  • Pourquoi la créativité n’est pas réservée aux artistes.

Créativité et résilience : deux processus qui vont de pair

Julie Ce que j’ai envie qu’on dise de moi, c’est avant tout que je suis quelqu’un de créatif, autant dans ma vie personnelle que professionnelle. Et je pense que cette créativité et cette capacité à rebondir face aux événements vont de pair.

Julie J’ai toujours voulu être artiste. Mais pour des raisons familiales, j’ai bifurqué vers des études et une carrière plus classique, dans le contrôle de gestion et le commerce. En 2006, un grave accident m’a laissée allongée pendant plusieurs années. J’ai repris mes pinceaux sur mon lit, un peu comme Frida Kahlo. Cette peinture m’a permis de supporter la douleur et la situation. J’ai mis douze ans à remarcher, et c’est en 2018 que je me suis lancée professionnellement comme artiste.

Julie D’une certaine manière, ces douze années ont été une chance : je rêvais d’une carrière artistique, et j’ai pu profiter de ce temps pour explorer. J’ai d’abord exploré la peinture, puis l’argile, qui a des pouvoirs apaisants et qui aide beaucoup dans ces circonstances.

Erreur n°1 : la matière ne fait pas ce qu’on veut, mais elle ouvre d’autres portes

Julie Je fais des linogravures sur du papier végétal fabriqué à la main. Je teste différentes couleurs avant d’imprimer : la plaque est enduite d’encre, puis passée dans une presse. Un jour, en travaillant différentes tonalités de bleu sans nettoyer ma plaque entre chaque essai, j’ai levé la plaque pour la décoller de la feuille, et il est apparu quelque chose de formidable : une mosaïque de toutes les encres que j’avais utilisées. Cette œuvre est restée affichée dans mon atelier comme une inspiration.

Julie J’ai essayé de reproduire cette erreur, tellement je la trouvais belle. Je n’y suis jamais arrivée. Mais ça m’a ouvert une autre technique : au lieu des aplats de couleur habituels en linogravure, j’ai décidé de peindre directement ma plaque avec plusieurs couleurs, pour obtenir des nuances. Ce que j’en ai retenu : la matière ne fait pas toujours ce qu’on veut, mais elle ouvre d’autres portes. Il ne faut pas essayer de reproduire l’accident, mais exploiter l’idée qu’il a fait naître.

Cécile Si je comprends bien, la première chose que tu fais dans ta pratique et avec les personnes qui participent à tes retraites, c’est de changer le regard sur l’erreur : il n’y a pas d’erreur, il n’y a que de l’inattendu, et sur cet inattendu, on construit quelque chose.

Julie Exactement. Dans les ateliers que j’organise, je fais travailler les participants à l’envers, par des techniques où il ne peut pas y avoir d’erreur, comme l’aquarelle libérative ou le travail de la terre les yeux bandés. Comme ça, il n’y a pas de jugement, et le champ des possibles est infini. Ça favorise les accidents et l’inattendu. Et à partir de cette matière, je propose ensuite des exercices guidés pour s’en servir. C’est un peu comme le test de Rorschach : une tache peut être exploitée, mais avec ses émotions, pas avec une technique.

Erreur n°2 : le geste malheureux qui révèle l’œuvre

Julie Je suis sculpteur céramiste, je crée des œuvres semi-abstraites de corps de femme : des sirènes, des vagues, des corps abstraits. Je monte un volume en argile pas tout à fait sec, puis avec mon opinel, je crée des vides, qui représentent dans ma symbolique les émotions contenues, celles qu’on ne veut pas dire. Un jour, sur une sculpture presque terminée, j’ai tapé un coup sec avec le manche de mon opinel, et une partie s’est cassée et s’est écroulée.

Julie Je commence toujours par dire des gros mots quand ça arrive. Mais une fois la colère passée, j’ai regardé la sculpture et je me suis dit : il y a quelque chose d’incroyable dans cette sculpture. L’émotion est montée, et j’ai fait l’inverse de ce qu’on fait naturellement : je suis allée casser d’autres parties qui restaient. La forme est devenue beaucoup plus simple, et ça a démultiplié l’expressivité. C’est une des sculptures qui est partie le plus vite en galerie, parce qu’elle interpellait tout le monde.

Julie Je prends ça comme un signe : le destin m’a aidée, à partir d’une erreur, à faire quelque chose de plus significatif et de plus expressif que mon intention initiale. Maintenant, quand quelque chose se casse, je me dis que ça n’arrive pas pour rien, qu’il y a un sens, et qu’il ne faut pas forcément réparer tout de suite. Il faut prendre du recul, regarder le mouvement général, et décider ensuite. Et si quelque chose génère de l’émotion, c’est la priorité.

Cécile J’entends la colère, c’est humain. Mais de quoi tu as besoin pour passer de la colère à une autre émotion ?

Julie C’est exactement comme dans mes accidents de vie, quand je dois rester plusieurs mois au repos à cause de ma colonne vertébrale. J’ai un temps d’acceptation, j’encaisse, et tout de suite après, j’imagine autre chose. Je reviens dans le positif, je me dis : qu’est-ce que je peux en faire maintenant ? Je fais ça autant dans ma vie professionnelle que personnelle. C’est l’art, en 2018, qui m’a permis de décrocher de la morphine. L’art fait entrer dans le flow, il permet des choses que même les médicaments n’arrivent pas à faire aussi simplement.

Erreur n°3 : l’erreur de conception qui ramène aux fondamentaux

Julie La troisième erreur est liée à une matière que je travaille depuis peu : le végétal. Mon atelier jouxte la forêt des Landes, et je suis à 800 mètres de la plage. J’ai voulu exprimer, à travers le papier végétal, le bouillonnement des idées que je ressens et que beaucoup d’autres femmes ressentent aussi. J’avais créé des bulles imparfaites qui se cognaient et se rejoignaient, avec du chanvre. J’ai fini ma composition, je l’ai mise sous presse, et plusieurs jours après, en la sortant pour l’encadrer, elle s’est écroulée.

Julie Là, c’était vraiment une erreur de conception : je m’étais laissé porter par mes idées sans assez réfléchir à la technique. Mais cette erreur m’a ramenée à mes fondamentaux. En sculpture et en gravure, je travaille avec les pleins et les vides : les vides représentent les émotions, les pleins racontent le mouvement. J’ai repensé cette œuvre de papier végétal en reprenant ce principe des pleins et des vides. La solution était déjà en moi, mais pas forcément dans la même matière. Ça m’a permis de la transposer et de revenir à mon propre univers.

Julie Aujourd’hui, dans ma pratique, je fais toujours des croquis et des recherches préalables avant de me lancer dans une nouvelle matière. Je cherche la cohérence entre ce que j’exprime en sculpture, en linogravure, en aquarelle ou en papier végétal. Je prépare en ce moment une exposition où je vais travailler la même idée avec des médiums différents.

Le détour japonais : wabi-sabi, kintsugi et shoganai

Julie Ce qui transparaît le plus aujourd’hui entre mon personnel et mon professionnel, c’est une inspiration du Japon. Mon fils y vit depuis treize ans, j’ai deux petits-enfants japonais. En 2024, je suis partie deux mois en résidence au centre culturel de Shigaraki, un centre international de céramique. Ce qui m’a le plus parlé en tant que céramiste, c’est le wabi-sabi, la beauté de l’imperfection. Le kintsugi en est un exemple : quand on casse un bol, on le sublime en le réparant avec de l’or, plutôt que de cacher la cassure.

Julie Pendant cette résidence, je me suis blessée, j’avais une attelle, et avec ce geste malheureux, une sculpture compliquée est tombée juste avant de passer au four. Je n’ai pas dit de gros mots comme en France : j’ai dit « shoganai ». Ça veut dire « c’est ainsi, j’accepte le destin », et j’ai souri. C’est tout à fait différent de ce que je racontais plus tôt.

Julie Ce passage au Japon m’a beaucoup appris, et j’ai changé plein de choses en rentrant : mon rapport au temps, mon rapport à la nature, mes réactions quand quelque chose se casse. Je propose maintenant des ateliers immersifs dans la nature, à la plage ou en forêt. Et j’ai écrit un livre sur les philosophies japonaises et sur ma résidence, avec un chapitre consacré à la résilience, parce que je crois que le Japon est le pays le plus résilient qui soit.

La créativité n’est pas l’apanage des artistes

Julie J’entends beaucoup de gens dire « moi je suis créatif » ou « moi je ne suis pas créatif », avec des blocages ou des fantasmes assez marqués. D’abord, la créativité n’est pas l’apanage des artistes. Et chacun a un bout d’artiste en soi. Environ 160 femmes sont passées dans mes ateliers, certaines arrivent en disant qu’on leur a offert un bon cadeau mais qu’elles ne savent pas créer. Ce qui est bloquant dans l’erreur, et dans tout, c’est le regard des autres, et parfois même son propre regard.

Julie Même en entreprise, la créativité est partout. Quand j’ai une situation qui ne va pas et que je cherche une solution, je suis créative pour la trouver, comme quand j’ai dû monter des systèmes de contrôle de gestion pour des commerciaux qui ne connaissaient rien à l’informatique. Je pense que tout le monde est créatif, mais que les gens bloquent sur le mot.

Ce que cette conversation apprend sur la créativité et la résilience

  • La matière ne fait pas toujours ce qu’on veut, mais elle ouvre d’autres portes. Il ne faut pas chercher à reproduire l’accident, mais exploiter l’idée qu’il a fait naître.
  • Un geste malheureux peut révéler une œuvre plus forte que l’intention initiale. La colère est humaine, mais elle n’est jamais le point d’arrivée : il faut un temps d’acceptation avant de revenir dans le positif.
  • Une erreur de conception peut ramener un artiste, ou n’importe quel professionnel, à ses fondamentaux, quand il s’en est éloigné en explorant une matière ou un territoire nouveau.
  • Le wabi-sabi et le kintsugi enseignent à sublimer ce qui se casse plutôt qu’à le cacher. Le mot japonais shoganai, « c’est ainsi, j’accepte », résume cette posture face à l’accident.
  • Ce qui bloque la créativité, c’est le regard des autres, et parfois son propre regard. Travailler sans jugement, par des techniques où l’erreur n’existe pas, ouvre un champ des possibles infini.
  • La créativité n’est pas réservée aux artistes. Elle est présente dès qu’on cherche une solution à une situation qui ne va pas, y compris en entreprise.

« Ce qui est bloquant dans l’erreur, et dans tout, c’est le regard des autres, et parfois même son propre regard. » Julie Espiau

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