Le stress post-traumatique, c’est pas automatique !

« Ce qui constitue le traumatisme, ce n’est pas l’événement lui-même, ce sont ses conséquences. » Sandrine Donzel

Deux mésaventures en apparence similaires nous ont amené, ma consœur Sandrine Donzel et moi, à nous poser la question de la définition et du traitement du choc post-traumatique, qui est un phénomène courant, aussi bien en thérapie qu’en coaching professionnel.

Au-delà de nos différences de style et de contexte professionnel, nous avons profité de cette discussion pour partager trois convictions à la base de l’approche systémique et stratégique de Palo Alto.

1. Un même événement peut être une difficulté pour l’une et un problème pour l’autre ;

2. Le choc post-traumatique est moins fonction de l’événement lui-même que de la manière dont la personne le vit ;

3. Pour apaiser le choc post-traumatique, comprendre « comment » on cherche à surmonter la situation est plus efficace que de comprendre « pourquoi » on la vit comme ça.

En parallèle, Sandrine a écrit un article que je vous recommande, dans lequel elle aborde sous un angle technique  les mécanismes du traumatisme et les stratégies efficaces pour en sortir.

Deux mésaventures pas si comparables

Sandrine, 2021

Une nuit d’été, dans une bourgade sans histoires. Sandrine et sa famille dorment tranquillement.

Entre deux cycles de sommeil, Sandrine descend dans son bureau chercher le chargeur de son téléphone… Qui n’est pas à sa place. Elle a à peine le temps d’éprouver un début de colère contre sa-fille-qui-lui-a-encore-piqué-son-chargeur qu’elle remarque que son ordinateur n’est plus là. Un courant d’air soulève le voilage, la baie vitrée est ouverte. C’était donc ça, le grincement qu’elle a entendu dans son sommeil ? 

Un cambriolage ? Incrédule, Sandrine réveille toute la maison.

Elle commence par demander à son mari si ce n’est pas lui, par hasard, qui aurait pris l’ordinateur pour faire des sauvegardes. « Non ». Et à sa fille, pour le chargeur : « Pourquoi tu m’accuses toujours ? » 

Un cambriolage, donc. Arrive la peur : « qu’est-ce que j’ai perdu ? »

Par chance, la maison était occupée et les cambrioleurs ont fait vite, prenant ce qui leur tombait sous la main dans le bureau sans fouiller ni le reste de la pièce, ni les autres pièces de la maison.

Par chance, le contenu du disque dur était sauvegardé tous les jours et aucun contenu n’a été perdu.

Par chance, l’ordinateur avait plus que besoin d’être remplacé : à défaut d’assurance, car il n’y a pas d’effraction, cet investissement ne sera pas un luxe.

Si les cambrioleurs avaient volé des objets plus personnels, ç’aurait été une toute autre affaire, se souvient-elle d’un précédent cambriolage.

Rassurée sur l’essentiel, Sandrine passe à l’action

En moins de 24 heures, Sandrine a déposé plainte, commandé un nouvel ordi, renforcé la check-list de fermeture de la maison, conçu un nouveau plan de rangement. A ce stade, l’action méthodique et organisée lui permet de mettre ses émotions à distance.

Bilan de cette mésaventure : un peu de peur, c’est désagréable mais ça rend prudent.

Par chance, dit Sandrine, c’est facile pour moi de me prémunir contre ce genre d’intrusion : il me suffit de vérifier que la baie vitrée du bureau est bien fermée et de baisser les stores électriques. Seule chez elle la semaine suivante, Sandrine sent bien la petite pointe de peur qui la pousse à vérifier tous les soirs que toutes les ouvertures de la maison sont bien closes. Ce radar à problèmes, activé par le cambriolage, est certes inconfortable : ce n’est jamais agréable de découvrir que la vie n’est pas toujours sûre, prévisible ou juste comme le rappelle Sandrine dans son article. Mais elle est utile pour rajouter la petite touche de prudence qui manquait au dispositif initial. Et Sandrine sait bien qu’elle n’est que passagère. 

 

Cécile, 2003

Un après-midi d’hiver, dans un quartier touristique de Paris où j’habite seule.

La porte de chez moi est ouverte quand j’arrive sur le palier.

Un cambriolage ? Incrédule, j’essaie un instant de me persuader que c’est moi qui ai oublié de fermer la porte.

Je me connais, je suis distraite. Et puis ça fait des mois que cette porte ne ferme plus bien, elle a pu se rouvrir malgré un tour de clé. La première chose que j’aperçois en entrant, c’est le coin d’un tapis abîmé, habituellement recouvert d’une plante verte, à présent dégagé et retourné. Un coup d’œil suffit à constater que tous les autres tapis de l’appartement ont disparu, y compris le tapis berbère de ma grand-mère chérie. 

Un cambriolage, donc. Arrive le choc : « pourquoi une telle intrusion dans mon intimité ? »

Dans la chambre, tout est sans-dessus-dessous : les paniers où j’entasse des bijoux, pour l’essentiel de pacotille, ont été vidés. Évidemment, les quelques bijoux véritables, tous des souvenirs, ont disparu. Le reste est étalé sur le plateau de la commode. Le contenu de la penderie est entièrement renversé par terre, les boites à chaussures ont toutes été ouvertes ; la commode n’est qu’une carcasse vide : les tiroirs ont été jetés par terre. La moquette est jonchée de culottes et de soutien-gorge. Le lit a été retourné, ainsi que la table de chevet. Seul le piano droit n’a pas été vandalisé. Dans le salon, ni la chaîne hi-fi ni l’ordinateur ne semblent avoir intéressé les cambrioleurs. 

Plus je cherche du soutien, plus le stress post-traumatique s’installe.

En attendant le remplacement de la porte, je dois choisir entre dormir une semaine dans un appartement ouvert et aller dormir chez des copains, en laissant d’autres cambrioleurs prendre ce qui reste. « On ne peut pas faire plus vite. Désolés, madame ».

La compagnie d’assurance m’assure que tout sera remboursé, sous réserve d’effraction et de factures. La première est loin d’être évidente, les secondes ont disparu depuis belle lurette si elles ont jamais existé. « C’est dans votre contrat. Désolés, madame. »

La brigade de police du quartier ne trouve aucune empreinte. « Ce n’est pas suffisant pour ouvrir une enquête. Désolés, madame ».

La famille, appelée à la rescousse pour retrouver de vieilles factures, est impuissante : ces objets sont si anciens qu’on n’en connaît même plus la provenance. Désolés, ma belle ».

Bilan de cette mésaventure : un choc stress-traumatique qui mettra du temps à se résorber.

Je me barricade chez moi. J’ai peur et je me sens très seule. Dès que je croise quelqu’un, je parle de manière compulsive de « mon déménagement ». Ma psy de l’époque, une psychanalyste, tente patiemment de me faire établir un lien entre « cambriolage » et « déménagement ». En vain. Je ressasse sans trouver de réponse.

L’expert de l’assurance, qui vient constater les dégâts quelques soirs plus tard, a des gestes et des paroles suffisamment ambigus pour que je me sente agressée sexuellement. Je ne sais pas aujourd’hui si ma perception était fondée ou non. A l’époque, mon radar à problèmes était tellement à vif qu’il n’était même pas question d’en douter.

 

Bon, et Palo Alto dans tout ça ?

Ici, je fais court. Et dans son article, Sandrine creuse tous ces points du point de vue technique, c’est passionnant ! 

À événement comparable, Sandrine a vécu une difficulté, moi un problème.

En quelques jours, Sandrine a mobilisé toutes les ressources dont elle avait besoin pour surmonter son traumatisme. La seule séquelle qu’elle ressent, c’est la vigilance dont elle fait preuve pour s’assurer de la bonne fermeture de sa maison le soir. Désagréable, mais fonctionnel et passager.

Pendant des mois, j’ai cherché du réconfort en parlant à des personnes qui ne pouvait rien pour moi. Je n’ai réussi qu’à m’isoler dans une peur à la limite de la paranoïa, aggravant ainsi mon stress post-traumatique.

Le stress post-traumatique, c’est pas automatique !

Boris Cyrulnik[i] a démontré que nous ne sommes pas égaux devant les traumatismes de la vie. Selon ses travaux, notre résilience est fonction de trois paramètres : la chimie hormonale de notre cerveau, la manière dont nous avons développé nos premiers attachements dans la toute petite enfance, et la manière dont nous avons été entourés, tout de suite après le traumatisme.

Dire à Sandrine « c’est super grave ce qui t’arrive, tu vas forcément traverser un stress post-traumatique » est aussi contreproductif que de me dire à moi « allez, relativise ! Y’a pas mort d’homme ! » L’une a les ressources pour surmonter sa mésaventure par ses propres moyens et a besoin d’être confortée dans cette croyance (validée a posteriori par les faits) pour reprendre le contrôle de sa vie bousculée ; l’autre ne les a pas et a besoin d’aide pour retrouver une sécurité perdue, indispensable pour reprendre le cours normal de son existence.

Préférer le « comment » au « pourquoi »

Chercher avec un psy pourquoi ce cambriolage m’avait autant traumatisée ne m’a jamais aidée. Ce dont j’avais besoin, c’était de cesser d’avoir peur ou de me sentir agressée à chaque interaction ambigüe. A l’époque, je n’ai pas su trouver ce soutien-là.

Récemment, à l’occasion d’un déménagement (un vrai), j’ai retrouvé des nouvelles écrites à l’époque. Dans le tas, il y en a une qui parle d’un homme qui retrouve son appartement intégralement vidé suite à une rupture sentimentale. Sandrine m’a fait remarquer que cette nouvelle ressemblait à s’y méprendre à une « tâche thérapeutique » donnée à des patients victimes de stress post-traumatique : « le roman du désastre ». Le héros de ma nouvelle vit cet événement comme une liberté retrouvée, ce qu’a posteriori, il est permis d’interpréter comme une manière de clore mon stress post-traumatique.

 

Apprentissages croisés

Pour revenir à Cyrulnik, il n’est pas dans notre domaine de compétence, ni à Sandrine ni à moi, d’agir sur la chimie de notre cerveau : c’est le domaine des psychiatres et des laboratoires pharmaceutiques. Nous partageons la conviction que ce qui s’est passé dans la petite enfance de nos clients n’est ni accessible, ni révocable. Restent les interactions que vivent nos clients dans les jours et les semaines qui suivent le traumatisme : c’est là que selon nous, un accompagnement peut faire la différence.

Pour aider une personne qui vient de subir un événement personnel ou professionnel potentiellement grave, il nous paraît efficace d’être :

  • Curieuses de ce qui se passe : quelles émotions ressent notre client.e, qu’est-ce qui lui fait du bien, qu’est-ce qui aggrave ; quand, comment les émotions se déclenchent-elles ; qui est là, pas là ; quel soutien il.elle reçoit ,ou pas ; comment ce fait-il évoluer ses émotions ?
  • Vigilantes à ne pas appliquer notre échelle de gravité au problème à la place de nos clients. À eux de qualifier eux-mêmes ce qu’ils ont vécu.
  • Attentives aux ressources que la personne met en œuvre pour surmonter l’événement, qui éventuellement peuvent suffire.
  • Méthodiques dans la recherche des tentatives de solution[i] quand les ressources que la personne mobilise ne sont pas suffisantes pour résoudre son problème. Et ça, c’est pour un prochain article.