Le Yi Jing, le Go et Palo Alto : une rencontre improbable et fertile

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Le livre de mon amie et consœur Samia Khallaf, Variations sur des mutations, ce que le Yi Jing nous disait avant Palo Alto[1], ferme une boucle ouverte il y a longtemps. Celle qui relie la pensée Chinoise et celle de Palo Alto.

 J’ai en effet commencé ma carrière de consultante en utilisant le jeu de Go, jeu emblématique de la culture chinoise, pour aider des dirigeants à réfléchir autrement à leur leadership. Puis en découvrant l’approche de Palo Alto, j’ai été frappée avec les similitudes entre ces deux modes de pensée : circulaires, systémiques, non-normatives. Samia a fait le chemin inverse, passant de Palo Alto au Yi Jing. Nous partageons le même émerveillement pour l’harmonie que nous percevons dans les échos entre ces deux modèles de pensée si éloignés dans l’espace et dans le temps.

Non contente de m’aider à boucler cette boucle si fondatrice pour moi, Samia m’a fait l’amitié de m’offrir une consultation personnelle en s’appuyant sur un tirage du Yi Jing. Retour à quatre mains sur deux moments d’inspiration exceptionnels. Merci Samia pour ta générosité. 

Le Go, comme le Yi Jing, est une représentation symbolique du monde.

On y retrouve le goban carré de 361 intersections qui symbolise la Terre, des pierres rondes, noires et blanches, en nombre réputé illimité, qui symbolisent les 10.000 êtres et leur caractère mobile et changeant[1]. Et le Qi, le souffle qui circule et fait de chaque partie un agencement unique et éphémère de ces 10.000 êtres. Une fin de partie n’est jamais toute noire ou toute blanche, tout Yin ou tout Yang. C’est un partage, impermanent par nature. Je laisse à Samia le soin, à travers son livre, de revenir plus en détail sur cette symbolique et sur la philosophie dont elle est porteuse.

 

La différence entre le Go et le Yi Jing, le hasard. 

Mais y a-t-il là une différence qui fait la différence ? Certes, le Go est un jeu où il n’y a pas de hasard, et où l’information est parfaite : tous les coups sont visibles pendant toute la partie. Au Yi Jing, la consultation commence par 6 jetés de 3 pièces, ce qui introduit une dimension de hasard, comme dans le tirage du tarot. Sauf que je ne suis pas venue voir Samia pour qu’elle me dise la bonne aventure et du reste, si elle passe les ¾ de la séance à m’aider à reformuler ma question, c’est principalement pour éviter le côté divinatoire. Si j’ai bien compris, les 64 hexagrammes du Yi Jing sont autant de prismes ou de lunettes à travers lesquelles il est instructif de regarder son propre contexte et y trouver des informations pertinentes. Et de la même manière que le Go est un langage qui fait affleurer mes intentions mieux que ne le ferait ma propre langue que je manipule trop habilement, les 64 hexagrammes du Yi Jin m’offrent des perspectives décalées sur mon contexte, un recadrage. C’est à moi, aidée du coaching de Samia, de voir dans ce recadrage qui m’arrive ce qui peut être pertinent dans mon contexte.

Le contexte, alors ?

Comme je l’écrivais la semaine dernière, Atsumi et moi sommes dans une bonne passe.

Après des hauts et des bas, 2020 et le début de 2021 ont été des années de renouveau, d’adaptation, d’ouverture et de récolte des premiers fruits d’années d’investissements que j’ai partagés avec les lecteurs de Bridge the Gap. Mon business marche bien, et du fond de ma Normandie où je travaille avec des leaders du monde entier, j’appréhende de retourner dans les transports parisiens, les apparences et les conventions sociales dont je me suis si bien passée pendant plus d’un an. Le travail à distance m’a permis de trouver un équilibre personnel jamais atteint jusque-là, le feedback de mes clients et partenaire n’a jamais été aussi bon… comment conserver cette écologie personnelle dans la durée ? 

Or je me connais : la roue tourne

Et quand elle est en haut, elle ne peut que redescendre, tôt ou tard. Il y a une part de fatalité là-dedans, contre laquelle j’aimerais bien me prémunir : que dois-je faire pour préparer les hivers qui ne manqueront pas de revenir ? Mais il y a aussi une part de méfiance envers moi-même : je me suis déjà vu saboter des succès mérités par des gestes imprudents ou déplacés. Je suis mon pire ennemi, je le sais et j’aimerais savoir à quoi je dois être attentive pour que ce pire ennemi se tienne désormais à carreau.

 

La question

Après une longue négociation durant laquelle Samia ne perd pas une occasion de me confronter au fait que je me donne beaucoup de responsabilités dans ce qui m’arrive de mauvais dans la vie, nous parvenons à une formulation de la question : « comment faire pour garder mon harmonie actuelle ? »

Aujourd’hui, le « hasard » a choisi pour moi l’hexagramme 25 : Spontanément.

Je ne vais pas retranscrire la version érudite de l’interprétation de cet hexagramme. Encore une fois, je laisse cela à l’experte. Je vais partager ici ce que j’en ai retenu en tant que consultante, celle qui est venue avec une question à résoudre.

Déjà, ce mot-programme m’enchante : spontanément.

Moi qui me reproche d’être trop spontanée, voilà que l’antique sagesse chinoise m’encourage à ne rien changer… ou presque. En gros, me dit Samia en décodant les formules mantiques, je suis dans une situation « fondamentalement favorisante », un « ciel » plein d’énergie créatrice, et un « tonnerre » intérieur qui fait bouger les choses. Cette situation est propice, elle est pleine de cette énergie créative dont les potentiels se sont actualisés récemment. Mais que faire pour qu’elle perdure ? 

« Agir spontanément c’est inventer son attitude en fonction des circonstances. Être à l’écoute de l’instant, sans plan préconçu, se départir de toute idée préalable de manière à pouvoir répondre avec justesse aux sollicitations du moment. Les chinois font confiance au processus car pareille attitude ne débouche sur une catastrophe que si on n’est pas en harmonie avec sa nature propre. »[3]

Mais agir spontanément ne signifie pas baisser toute garde.

Dès la première ligne de mon hexagramme, une ligne mutante clignote : être spontané, c’est aussi être en éveil, être à l’écoute des signaux, des informations qui pourraient perturber ce processus. Sans cette écoute, je risque de commettre des « fautes d’inadvertance », par manque de discernement. Le voilà mon pire ennemi, mon tonnerre intérieur qui se transforme en foudre et brûle tout sur son passage. Je le connais bien, et il me fait très peur.

 

Ce que me dit le Yi Jing

Je suis capable de garder cette harmonie, si je fais confiance à moi-même et au processus, tout en restant alerte. Pas de stratégie volontariste, ne pas forcer les choses, me laisser porter en gardant deux points de repère : justesse et vigilance. Concrètement pour moi, cela veut dire :

  • Rester à l’écoute des signaux de mon environnement qui m’indiquent si je suis dans le « juste» ou si je m’égare et ferais mieux de m’arrêter.
  • Savoir dire non à ce qui me détourne de mon cap ou risque de me déséquilibrer.

 

Lecture par l’approche de Palo Alto

En somme, agir spontanément, c’est renoncer à mon « but conscient »[4], c’est atteindre mon but en l’abandonnant, en accueillant les messages du monde.

Quand tout va bien, le seul danger qui me guette est une déstabilisation, une perte d’équilibre, qui peut survenir précisément d’une tentation de forcer la situation afin qu’elle perdure. Or, plus je « voudrai » maintenir l’harmonie, plus je risquerai de ne pas écouter les signaux d’alerte, les informations signalant un possible déséquilibre… 

Plutôt que de m’enjoindre à « maintenir cet équilibre », mieux vaut « me laisser porter par la situation sans rien vouloir. » Sans rien vouloir, mais non sans rien écouter !!