Vivent les regrets !

Combien le pont des soupirs de Cambridge a-t-il entendu d’étudiants regretter de n’avoir pas assez révisé ?

Le regret est loin de faire la course en tête dans la grande foire aux émotions qui sévit depuis quelques années dans la recherche et la littérature sur le développement personnel. Déjà, parce que c’est une émotion connotée négativement ; puis parce qu’il n’est pas porteur d’action ; enfin, parce qu’il est tourné vers le passé. Trois crimes de lèse-majesté dans un monde où tout doit être positif, dynamique et tourné vers l’avenir.

Un auteur américain à succès, spécialiste de la motivation, et un psychologue français, spécialiste de l’apprentissage, ont récemment écrit sur le regret, lui donnant une place dans les processus de résilience et de changement qui ne pouvait pas me laisser indifférente. Regards croisés.

Pour Dan Pink, le regret est une occasion de redonner un sens  à sa vie.

Le regret, c’est cette émotion qui nous étreint quand nous nous rendons compte de ce que nous aurions pu faire ou ne pas faire, dire ou ne pas dire pour un résultat meilleur.

Dans la majorité des cas, nous avons tendance à regretter ce que nous n’avons pas fait plutôt que ce que nous avons fait. Ne serait-ce que parce qu’il est plus facile de réparer quelque chose qui a été fait que quelque chose qui n’a pas été fait. Je peux demander pardon pour une maladresse ou une méchanceté, je peux difficilement réparer le temps perdu à ne pas travailler mon piano à l’époque où mes parents m’envoyaient au conservatoire à coups de pieds aux fesses.

D’après Dan Pink, les regrets professionnels les plus courants sont :

Ne pas avoir osé prendre de risques: on regrette rarement de s’être planté.e en prenant un risque ; beaucoup plus souvent de ne pas avoir osé le prendre.

Ne pas avoir investi dans son propre développement: « ah, si j’avais plus travaillé à l’école, j’aurais pu… » « ah, si j’avais fait l’effort d’apprendre l’Anglais au lycée, je ne serais pas coincé dans mon avancement »

En restreignant momentanément le champ des possibles, la pandémie de COVID, nous a tous  mis face au sens de notre existence.

Et si on ne devait plus jamais avoir la liberté de… Et si nous n’avions plus le luxe de laisser passer des opportunités en attendant la prochaine… Et s’il était simplement devenu urgent d’avoir un but dans la vie, si modeste soit-il ?

Le COVID n’a pas inventé ces prises de conscience.

Rescapé d’un cancer, Jérémie se lance à corps perdu dans l’activité associative. « Quand je pense que j’aurais pu mourir sans jamais lever le nez de mon petit guidon…». Son dévouement associatif doit beaucoup au regret de ne pas en avoir fait plus, plus tôt.

Après l’effondrement de son business-model, Marie-Laure fait le bilan : si elle avait poursuivi ses études universitaires, si elle avait eu un CV bien sous tous rapports, si elle avait intégré les bons codes et les bons réseaux quand elle avait 20 ans, elle serait sans doute à l’abri de ce genre d’accident de parcours. Oui mais voilà, le temps ne se remonte pas. En revanche, à 50 ans,  sa motivation à étudier est indestructible. Là encore, son assiduité est largement nourrie du regret de ne pas avoir investi plus tôt. 

Mes apprentissages :

On ne rattrape pas le temps passé, mais nos regrets peuvent nous aider à faire d’autres choix pour l’avenir et à canaliser notre énergie sur des priorités qui ont du sens pour nous. Un sujet à creuser dans nos moments de transition professionnelle, choisie ou non.

Quelques questions que j’ai été amenée à poser :

  • Quel est votre plus grand regret professionnel ?
  • Qu’est-ce que ce regret vous empêche de faire aujourd’hui ?
  • Et que vous permet-il de ou vous pousse-t-il à faire aujourd’hui ?

Pour Olivier Houdé, le regret anticipé est une émotion qui nous aide à inhiber  nos biais cognitifs.

Pour faire simple, notre cerveau crée des raccourcis pour nous aider à décider.

Ces raccourcis sont fondés sur la redondance des situations que nous rencontrons. A quoi bon refaire tout le raisonnement si on connaît le résultat par cœur ? Mais voilà, nos biais sont si bien rodés que nous les appliquons y compris quand ils ne sont pas pertinents. C’est là que nous commençons à prendre de mauvaises décisions. Et que, quand les résultats se révèlent décevants, notre cerveau n’a rien d’autre à nous offrir que toujours plus de la même chose. Pour un résultat qui empire, la plupart du temps. Ce mécanisme n’est pas réservé aux abrutis, nous sommes tous passés par là. Notre cerveau est conditionné comme ça et dans 90% des situations, ça fonctionne.

Mais alors, on fait comment pour inhiber un biais cognitif ?

Ça s’éduque dès l’enfance, et Olivier Houdé a développé toute une série de jeux pédagogiques pour aider les enfants à inhiber les biais en formation et à développer leur agilité cognitive. Une fois que les biais sont installés, c’est plus délicat. Tous les professionnels du changement vous le diront, l’explication rationnelle, ça ne marche pas. On a beau savoir qu’il faut faire, dire, penser autrement, notre cerveau est si bien conditionné qu’il continue à faire, dire, penser « à l’ancienne ». Ce qu’ont trouvé Olivier Houdé et son équipe de chercheurs, c’est que le passage par l’émotion fonctionnait mieux. En l’occurrence, ils ont identifié trois émotions qui rendent plus facile la résistance à nos biais cognitifs : la curiosité, le doute et le regret anticipé. Focus sur ce dernier.

Le regret anticipé, c’est un scénario qu’on veut tellement éviter qu’on est prêt.e à faire des efforts pour s’en prémunir.

Avant de l’évoquer, je suis attentive à deux choses :

M’assurer que la personne accompagnée est en pleine possession de ses choix: ce n’est pas pareil de choisir d’abandonner ses études que de pouvoir reprocher à Papa, Maman, son chef ou sa DRH de vous avoir fait échouer. Cela demande parfois de requérir la complicité de l’entourage, pour limiter les exhortations contreproductives.

Passer tout le temps nécessaire pour explorer toutes les conséquences du changement et du non-changement. C’est à mes client.e.s de décider ce qui est bon pour eux.elles, pas à moi. Mon rôle, c’est de les aider à identifier et peser toutes ces conséquences. 

Mes apprentissages 

La pêche au regret anticipé n’est pas une baguette magique, loin s’en faut. J’ai souvent remonté des filets vides. Mais quand un regret anticipé commence à prendre forme, c’est un puissant repoussoir qui aide à construire des scénarios alternatifs. Encore quelques questions qui grattent : 

  • Que se passerait-il si vous ne changiez rien ?
  • Qu’auriez-vous à perdre à changer ? à ne pas changer ?
  • Si vous deviez quitter votre job actuel ce soir, que regretteriez-vous de n’avoir pas fait ou dit ?
  • Si vous deviez passer toute la fin de votre carrière à la place où vous êtes aujourd’hui, que regretteriez-vous le jour de votre pot de départ en retraite ?