Résistance au changement : pour accélérer, freinez ! 1/2

Pont Sidi M’Cid de Constantine : qui ne freine pas n’entre pas.

Beaucoup des demandes de mes client.e.s peuvent se résumer à « vaincre les résistances au changement ». Les leurs, quand il.elle.s se sentent coincé.e.s dans une situation problématique ; celle de leur entourage ou de leur organisation quand il.elle.s sont responsables d’y apporter un changement plus ou moins souhaité.

Je ne ferais pas ce métier depuis aussi longtemps si l’euphorie ressentie aux premiers frémissements d’un changement n’était pas toujours aussi vive. À chaque fois – et ça n’arrive pas à tous les coups -, ça m’émerveille à peu près autant que de voir une graine germer. Or, tous les jardiniers vous le diront, il y a encore loin de la graine germée à la récolte. La résistance au changement ne se porte jamais aussi bien que quand ledit changement devient concret.

Retourner la force de la résistance au changement contre elle-même fait partie des stratégies que j’ai apprises aussi bien au Go qu’à l’école de Palo Alto. Quelques exemples individuels cette semaine, collectifs la semaine prochaine. Les situations sont inspirées de faits réels mais les dialogues sont inventés.

Contre le manque d’envie : freinez !

Raju exulte : il a ENFIN convaincu Jean-Philippe de se faire coacher.

C’est une assistante qui se charge de la prise de rendez-vous, ce qui me prive d’un test  de motivation bien commode. Qu’à cela ne tienne : une semaine avant le rendez-vous, l’assistante me rappelle pour repousser la date. C’est mal parti. Le jour J arrive et à ma grande surprise, Jean-Philippe est là. 10 minutes en retard, mais il est là. S’excuse par avance de devoir partir 20 minutes plus tôt que prévu, mais il est là. Renfrogné. « C’est quoi, déjà, vot’ truc ? »

– Je suis ravie de vous rencontrer mais je vois bien que vous n’avez aucune envie d’être là, Jean-Philippe.

– Bah il faut bien, sinon Raju ne va pas me lâcher.

– Vous lui avez dit non pendant des mois, pourquoi pas aujourd’hui ?

– C’est à chaque fois pareil, il me harcèle jusqu’à ce que je cède. Ça m’insupporte.

En Français dans le texte : « Insiste un peu pour voir, et tu seras étiquetée « insupportable », comme cet abruti de Raju qui me force à venir perdre mon temps chez toi. » 

Au jeu de la résistance au changement, quand on n’a rien à perdre, on a tout à gagner.

– Pourquoi perdre votre temps avec moi plutôt que… je sais pas moi… sortir vous balader, faire un truc qui vous fait plaisir ?

– Jouer avec ma petite dernière… Vous me tentez…

– Bah franchement, qui ne le serait pas ? 

Jean-Philippe sourit. Il ne s’attendait sans doute pas à ce que quiconque lui dise tout haut ce qu’il pense tout bas, surtout pas la « prestataire de service » qui doit espérer gagner son pain en lui infligeant le remède dont il ne veut pas. 

– C’est sympa de votre part Cécile, mais maintenant que je suis là, autant en faire quelque chose.

– Et vous en pensez quoi, vous, du sujet pour lequel Raju aimerait que vous soyez coaché ?

– Pfffff 🙄, non mais franchement… il a rien compris.

S’ensuit une discussion pendant laquelle Jean-Philippe m’explique par le menu pourquoi et en quoi Raju n’a rien compris au sujet, s’y prend de la mauvaise manière pour le résoudre. Bref, pfffff 🙄!!!

Jean-Philippe est encore loin d’avoir renoncé à résister au changement, mais au moins, il apprécie que je n’essaie pas de faire son bien malgré lui.

– Si j’ai bien compris Jean-Philippe, Raju n’a rien compris, il s’y prend comme un manche  et le pire de tout, c’est que cette situation ne vous pose aucun problème.

– C’est ça.

– C’est réglé : c’est le problème de Raju et il devra le résoudre sans vous.

– Ouais enfin bon, je ne veux pas être vu comme celui qui ne se remet jamais en question…

– Ah ? ça pourrait être un problème pour vous ?

– Ben… un peu quand même…

– Allons donc, vous n’avez aucune raison de vous remettre en question dans cette situation !

– C’est vrai…. Mais bon… non ça ferait vraiment mauvais genre.

– Auprès de qui ?

– … En fin d’année au moment des « calibration meetings » (un mot à la mode pour dire « évaluations », trop XXème siècle sans doute). Et pour tout vous dire, j’ai besoin d’une meilleure éval cette année.

– Et qu’est-ce qui pourrait faire bon genre pour avoir une meilleure éval ?

– Que je fasse ce coaching.

– Mais pour quoi faire, si vous n’avez pas de problème ?

–  (Jean-Philippe se gratte la tête)… par exemple… ça m’intéresserait de trouver un moyen pour que Raju soit pas sans arrêt sur mon dos à me dire comment je dois faire mon boulot, alors qu’il est techniquement incompétent. Vous pouvez m’aider à ça ?

– Faut voir… Vous me laissez un moment pour réfléchir, s’il vous plaît Jean-Philippe ?

Aussi laborieuse qu’ait été cette première séance, Jean-Philippe s’est révélé un client assidu par la suite.

Contre la peur : freinez encore !

Rozenn ne peut plus se cacher derrière son petit doigt : sa résistance au changement vient d’elle.

L’absence d’ambition qu’elle attribuait depuis toujours à ses choix familiaux n’est en fait qu’une peur de l’échec… qu’elle vient de s’avouer en séance.. « Il FAUT surmonter cette peur de l’échec, il FAUT que je m’impose des défis, je DOIS me fixer des objectifs ambitieux… » Ce qui l’en empêche ? Objectivement rien, mais à chaque fois qu’un défi se présente à elle, Rozenn trouve un moyen de l’éviter : elle demande de l’aide à Sylvie qui trouve qu’elle pourrait aussi bien se débrouiller seule, mais qui rend volontiers service à une collaboratrice qu’elle apprécie. Au fond, tout le monde est content : Rozenn d’avoir évité le danger, Sylvie d’avoir été utile. Le seul qui n’est pas ravi-ravi, c’est ZeBigBoss, qui se désole de voir Rozenn s’autolimiter comme ça dans son évolution professionnelle. « Tu ne sais pas qui prendra ma place quand je partirai en retraite Rozenn, et mon successeur ne te voudra peut-être pas autant de bien que moi ». « Vas-y ! Ose ! Vois grand ! » lui serinent en chœur ses collègues et ses proches. Rien à faire, Rozenn est bloquée.

Et si je freinais plus fort que toi?

– Je suis dans l’avion avec mon parachute, et je n’y vais pas, raconte-t-elle.

– Et qu’est-ce qui pourrait se passer de pire ?

– Que mon parachute ne s’ouvre pas.

– C’est une bonne raison d’avoir peur.

– Oui mais bon, dans mon job, ça n’a rien à voir, il n’y a aucun risque.

– Comment ça, aucun risque ?

– Pas de sanction, pas de risque d’être virée, pas de risque de me faire mal considérer ou noter… Mes chefs et mes – collègues en plus sont hyper soutenants… Non vraiment, c’est hyper safe.

– Bah au moins, vous risquez de vous froisser l’amour-propre ! C’est pas rien, ça !

– Non mais Cécile, vous rigolez là. Mon amour-propre en a vu d’autres.

– Si vous le dites…

– Vous n’allez pas m’empêcher quand même !

– Et le risque que Sylvie se sente court-circuitée ?

– Meuh non je vous dis, elle aussi me tanne pour que je fasse les choses toute seule comme une grande.

– C’est vous qui savez, Rozenn. Vous pouvez suivre mon conseil et attendre la fois prochaine pour vous assurer que vous êtes vraiment prête à y aller. Vous pouvez aussi passer outre et vous exposer, à vos risques et périls. 

La fois suivante, Rozenn arrive avec un sourire en coin : « Vous allez me gronder, je vous ai désobéi ». Elle a reçu les félicitations publiques de ZeBigBoss pour avoir géré seule un événement qui s’est super bien passé.

Mes apprentissages :

Quand quelqu’un n’a pas envie, ou a peur de quelque chose, notre tendance naturelle est d’insister, de pousser, d’exhorter. Et cette insistance est la plupart du temps contre-productive : elle renforce la résistance au changement.

En freinant plus fort que la personne qui freine déjà, on provoque un déséquilibre qui a une petite chance d’ouvrir une brèche dans  la résistance au changement. 

Sur le même thème avec des angles différents :

Karine Aubry : résistances au changement : changer d’approche 

Sandrine Donzel :  Aujourd’hui je ne fais rien. Et si je n’ai pas fini, je continuerai demain.