Ethologie et leadership : ce que les singes m’ont appris sur l’exercice du pouvoir

« L’homme descend du singe et Untel descend de l’arbre ». Ce commentaire, accompagné de grognements et de mimiques prétendument simiesques, a scandé mes années de lycée comme l’humiliation publique suprême. A l’époque, je croyais que cette insulte avait pour objectif de signifier à la personne visée qu’elle était idiote et primaire.

La découverte des travaux de Frans de Waal et d’autres sur l’éthologie des grands singes m’ont amenée à revoir mon interprétation. Si j’ai tout bien compris, il s’agit ni plus ni moins que d’une coalition – généralement de mâles – pour préserver leur domination sur le groupe. Les chimpanzés et les bonobos s’y prennent exactement de la même manière, à ceci près que chez les bonobos, ce sont les femelles qui se coalisent pour exercer le pouvoir.

Ce réjouissant renversement de perspective m’a amenée à me poser la question des parallèles possibles entre éthologie et leadership. J’y ai trouvé une source inépuisable de métaphores pour aborder l’épineuse question du pouvoir avec des dirigeants. Petit tour d’horizon, en perpétuel apprentissage.

Un chimpanzé n’a pas besoin d’être le plus fort pour devenir leader : il a surtout besoin d’alliés.

Celui qui devient mâle alpha est celui qui sait prodiguer suffisamment de justice et d’empathie pour maintenir la paix dans le groupe et se ménager les soutiens nécessaires à son accession et son maintien au pouvoir. Cela passe par :

L’empathie

Elle se manifeste par des attitudes d’attention et de compassion : s’intéresser aux petits des femelles en période de conquête du pouvoir, consoler les victimes et les malheureux une fois au pouvoir.

Jacques Chirac en campagne : rétrospective photo in La Montagne 29 novembre 2017

La plupart des mammifères ont une empathie émotionnelle, qui leur permet de ressentir les émotions de leur interlocuteur. Les chimpanzés et quelques autres animaux ont également une empathie cognitive, qui leur permet de comprendre ce que veut l’autre.

La réciprocité 

Gare à celui qui ne sait pas remercier ceux qui l’ont fait chef par quelques cadeaux et privilèges : ceux-là n’hésiteront pas à se coaliser avec un concurrent plus généreux.

« L’«ouverture» de Sarkozy sème la discorde à gauche… et à droite » titre Libération le 15 mai 2007.
Patrick Devedjian et Nicolas Sarkozy. (REUTERS)

Des expériences ont par ailleurs montré que des chimpanzés peuvent coopérer même sans être directement intéressés à la coopération, par souci de maintenir la relation à long terme. Une autre montre qu’à bénéfice égal pour lui, un chimpanzé choisira la solution qui procure un avantage comparable à son comparse plutôt que celle qui ne bénéficiera qu’à lui. 

L’impartialité

En cas de conflit, les interventions du mâle alpha se caractérisent par leur impartialité. Ses amitiés, habituellement si importantes, n’ont pas leur place ici. En général il prend la défense de la victime et s’assure du retour de la paix en offrant de la sécurité aux moins avantagés du groupe.

François Mitterrand au cimetière juif de Carpentras après sa profanation en 1990
PATRICK HERTZOG | Crédits : AFP in Le Figaro 18 février 2019

La réconciliation systématique après les conflits.

Après un conflit, si dur soit-il, les chimpanzés tendent la main à leur adversaire et se réconcilient dans de grandes embrassades avant que le groupe ne se sépare, afin de réparer la relation endommagée par le conflit et d’assurer le retour de la stabilité dans le groupe.

Le 10 mai 1994 à Pretoria, lors du discours d’investiture de Nelson Mandela : « Le moment est venu de réduire les abîmes qui nous séparent. » © REUTERS/Juda Ngwenya in Paris-Match 17 juin 2019 

Ethologie et leadership chez les chimpanzés : le pouvoir ne se conquiert ni ne se conserve seul contre tous.

 Être chef implique de nombreuses obligations : satisfaire ses partenaires, maintenir la paix dans le groupe et consoler les malheureux. C’est à ce prix que le leader stabilise son propre pouvoir. La manière dont le groupe traite ses anciens dirigeants découle directement de la manière dont il s’est comporté quand il était le chef. Un chef empathique et juste sera traité avec égards par le groupe une fois qu’il aura perdu son pouvoir. Un chef tyrannique aura généralement une fin beaucoup moins enviable. 

Déboulonnage de la statue de Saddam Hussein, in la Presse 6 janvier 2011

Ethologie et leadership chez les babouins : conserver son pouvoir est une source de stress sans trêve.

La position de mâle alpha étant particulièrement enviable, le détenteur de cette position doit en permanence se méfier et s’assurer qu’aucune coalition ne se monte contre lui. Cela se traduit par un niveau de stress beaucoup plus élevé que celui des mâles de haut rang, et comparable à celui des individus de rang inférieur, qui subissent le plus d’avanies. Vous noterez qu’être challenger, question stress, c’est beaucoup plus cool.

Schéma tiré du TED talk de Frans de Waal « la science surprenante des mâles alpha ». 

Le député de la Nièvre et leader des « frondeurs » du PS Christian Paul et Arnaud Montebourg, le 28 mai 2012
Thierry Zoccolan, AFP in France 24, 10 septembre 2016
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Ethologie et leadership chez les bonobos : ce sont les femelles qui se coalisent pour exercer le pouvoir sur le groupe.

Les bonobos forment une société égalitaire et empathique, où l’individu alpha est généralement une femelle. La manière dont elles conquièrent et exercent le pouvoir est encore un mystère, semble-t-il. Ce qu’on sait, c’est qu’elles forment des coalitions fondées sur l’amitié plutôt que sur les liens familiaux, et qu’elles sont capables de devenir très agressives quand il s’agit de se faire respecter.

La Première ministre et les ministres de l’Education, des Finances et de l’Intérieur finlandaises. Lehtikuva/Vesa Moilanen via REUTERS in Paris Match 10 décembre 2019

 

Chez les chimpanzés, une femme ne peut pas avoir la place de chef du groupe, mais il y a une femelle alpha dans chaque groupe et elle y exerce un pouvoir qui peut être considérable.

Angela Merkel s’interpose entre Donald Trump et le reste des membres du G7 – AFP, in Nord-Eclair le 10 juin 2018

 

Ethologie et leadership chez les capucins : à travail égal, salaire égal !

N’en déplaise à certains, le rire n’est pas le propre de l’homme, le besoin de justice non plus. Donnez un salaire différent à deux capucins à qui vous avez donné le même travail à faire, comme l’ont tenté Frans de Waal et Sarah Brosnan à de multiples reprises avec des singes de plusieurs espèces, et vous ne serez pas déçu du résultat ! L’inéquité, dès qu’elle est connue devient intolérable et provoque des comportements de révolte.

Manifestation à Paris pour l’égalité des salaires hommes-femmes, le 1er mai 2011.Photo Miguel Medina. AFP
In Libération,  28 février 2019

Une expérience avec des chimpanzés a même montré que certains d’entre eux sont prêts à se priver de récompense jusqu’à ce que leur copain, qui a fait le même travail qu’eux, reçoive la même récompense !

Ethologie et leadership chez les macaques : en dictature, on sourit par soumission

La société des macaques est dictatoriale. Chez eux, « c’est le dominé qui sourit au dominant, jamais l’inverse. Un peu comme lorsque nous rions aux blagues du patron » commente Frans de Waal. C’est beaucoup moins vrai chez d’autres singes, notamment chez les chimpanzés qui peuvent sourire pour séduire ou rassurer.

Vladimir Poutine pousse son avantage sur Alexandre Loukachenko, titre Le Temps, 14 Septembre 2020 
© Mikhail Klimentyev, Sputnik, Kremlin Pool Photo via AP)

 

Toute ressemblance avec des situations vécues est-elle vraiment fortuite ?

Les émotions sont des phénomènes biologiques qui déclenchent des comportements. C’est aujourd’hui prouvé : tous les animaux en éprouvent, à des degrés divers, car ils en ont besoin pour survivre, au même titre que nous.  Les grands singes, notamment les chimpanzés, sont même capables de les contrôler ou de les dissimuler, par ruse ou par embarras. 

D’un point de vue évolutionniste,  cette combinaison entre émotivité, sociabilité et appétit de pouvoir est commune à l’humain et aux primates. Cela  rend le parallèle particulièrement fécond pour aborder différents aspects comportementaux du leadership, dans lesquels émotions, relations et rapports de pouvoir tiennent une place prépondérante, au-delà du contexte historique ou technique.

Mes apprentissages :

Une bonne métaphore, c’est une histoire ou une image…

  • suffisamment différente de ma situation pour ne pas ressembler à  un conseil ou une leçon de morale,
  • suffisamment proche de ma situation pour créer un effet de résonance ou d’identification,
  • qui provoque des émotions qui vont graver l’image dans ma mémoire,
  • dont je vais retirer un enseignement qui va m’aider à questionner mes croyances, mes biais, mes comportements.