Sans expériences émotionnelles, point de changement – 2

Affronter le vertige de faire autrement : une expérience à faire bien accompagné.e

La semaine dernière, nous avons vu pourquoi les expériences émotionnelles jouent un rôle clé dans la plupart des démarches de changement. Cette semaine, je vous propose de découvrir comment vivre une expérience émotionnelle peut être déterminant pour le démarrage, le déroulement et l’aboutissement du processus de changement.

Identifier « ce qui coince », des expériences émotionnelles exploratoires

Au début d’un accompagnement, il est souvent nécessaire d’identifier l’émotion ou la croyance bloquante. En effet, la demande est claire, ce que fait la personne pour s’en sortir (et qui ne marche pas) aussi… mais dans beaucoup de cas, l’émotion ou la croyance sous-jacente est inaccessible. Souvent parce qu’elle est tellement douloureuse à vivre, ou socialement inavouable, qu’elle a été enfouie. Peur, honte, tristesse, colère, rancune sont autant d’émotions que nous passons une énergie folle à dissimuler aux autres et à nous-mêmes.

Dans ces moments encore flous, souvent au début de la relation d’accompagnement où tout est à construire, ma règle de conduite est la suivante : explorer sans idée préconçue et être présente, au cas où les découvertes seraient difficiles à faire.

Pour explorer ses émotions, le registre de la Gestalt est mon préféré.

En séance, relever un mot qui revient, un geste répétitif, une hésitation particulièrement longue, une sensation que je ressens dans mon propre corps en écoutant parler mon.ma coaché.e… Faire résonner, répéter, amplifier ces micro moments d’expression verbale, para-verbale ou non verbale équivaut pour moi à donner de petits coups le long d’un mur pour découvrir où il va sonner creux et peut-être, abriter quelque chose de précieux. Ce travail est au moins autant physique que verbal. Faire l’expérience de repérer, dans son propre corps, ce qui réagit à telle ou telle pensée, est un apprentissage inestimable. Ceux qui l’ont fait sont beaucoup plus rapides à identifier les situations qui leur conviennent ou pas… et à ne pas se laisser piéger quand quelque chose à l’intérieur dit « non ».

En complément, le yoga facilite l’écoute du corps et de ses sensations.

Sans devenir des yogi expérimentés, nous avons tout intérêt à faire de notre corps l’allié de nos journées de travail :  au démarrage d’une journée de travail collectif ou seul.e, au bureau pendant une pause de quelques minutes, quelques exercices facilitent la détente musculaire et la concentration. Mieux savoir écouter son corps et ses sensations, c’est aussi mieux écouter ses émotions. Tous ceux que leur corps a lâché alors que leur mental leur intimait de tenir encore vous diront que leur corps les avait prévenus. Ça va mieux quand on apprend à l’écouter. 

J’y reviendrai plus en détail dans un prochain post avec ma partenaire yoga, Karine dal Canton.

 

« Apaiser l’inflammation » avant de chercher des solutions, des expériences émotionnelles canalisantes

Encore une analogie corporelle : on n’opère pas un abcès dentaire avant d’avoir calmé l’inflammation. Parfois, l’émotion est bien identifiable : choc traumatique, colère, deuil… Mais elle est tellement forte qu’elle prend toute la place et ne permet pas de trouver une solution. 

Ici, la panoplie des protocoles inspirés de l’école de Palo Alto est inépuisable pour qui sait sait la manier avec un peu de créativité.

La « lettre de colère », pour ne prendre qu’un exemple parmi beaucoup d’autres, est une expérience émotionnelle très efficace de dégonfler une colère problématique. 

 A la fin d’une séance individuelle, je prescris à mon.ma coaché.e d’écrire tous les matins à la personne objet de son courroux une « lettre de colère » sans filtre, comme ça vient. Ne pas la relire, la cacheter et me l’apporter la séance suivante.

Au démarrage d’une réunion que j’anticipe houleuse, la lettre de colère peut devenir une « purge » façon street art : je m’inspire souvent d’une œuvre de Nikki de Saint Phalle qui avait gribouillé, sur un mur, « tout ce qui me met en rage ». En soi, écrire et dessiner sur un mur (en prenant les dispositions nécessaires pour que le lieu ne soit pas abîmé, évidemment) ajoute une forme de transgression gestuelle intéressante au contenu de ce qui est exprimé, et canalise le trop plein émotionnel.

Mettre en forme un traumatisme,  un scénario redouté constituent des expériences émotionnelles fortes, seul ou en groupe, en séance ou chez soi.

La facilitation graphique de Guillaume Lagane fait partie des outils de mise en forme puissants, en ce qu’elle amplifie des expériences émotionnelles vécues par les participants. 

Le théâtre offre aussi des possibilités formidables pour exprimer nos pensées et émotions inavouables, avec la permission (et même la recommandation) d’en faire des tonnes., j’en ai déjà parlé ici avec mon complice Soufiane Guerraoui.

 

Prendre le risque d’essayer de nouvelles manières de faire, des expériences émotionnelles orientées vers l’action.

Une fois les émotions et croyances bloquantes identifiées, éventuellement canalisées, une bonne partie du chemin est faite, mais on n’est pas encore arrivé. Comment faire autrement ? Parce que quand on connaît une manière de faire, même si elle ne marche pas, celle-là, au moins, on la connaît. 

En restant dans le registre rationnel, peux continuer éternellement à…

Me réfugier derrière mon.ma collègue extraverti.e en rendez-vous client, même quand JE SAIS que c’est préjudiciable à ma carrière, 

Parler d’un épisode douloureux de la vie de l’équipe, alors que JE SAIS que personne n’y peut plus rien et que ça plombe le moral collectif,

Organiser des réunions « de convergence » alors que JE SAIS qu’elles ne servent qu’à étaler les divergences.

Exhorter ma fille à me parler alors que JE SAIS que cela va la faire fuir encore davantage.

Changer de comportement n’est pas une question de compréhension intellectuelle, c’est une question d’expérience émotionnelle, puis de pratique. 

L’expérience émotionnelle vise à rendre le « faire autrement » pratiquement possible.

La curiosité

Quiconque a affronté le vertige des hauteurs sait de quoi je parle : les premières fois, j’ai cru mourir de terreur. Mais j’étais accompagnée de quelqu’un en qui j’avais toute confiance, qui me disait à chaque pas que je pouvais rebrousser chemin… après m’avoir dit « oh quel dommage que tu aies le vertige, c’est si beau vu d’ici… ». J’avais déjà résolu de vaincre ce foutu vertige, mais la curiosité m’a fait faire le pas décisif.

Le doute

Quand je les ai fait jouer au go, des dirigeants qui ne savaient pas quoi faire d’autre que d’aller jouer sur les plates-bandes des concurrents (où lesdits concurrents étaient beaucoup plus crédibles), ont découvert en jouant que certaines stratégies étaient beaucoup plus payantes. Le doute ainsi créé dans leurs certitudes a créé une petite brèche, dans laquelle une idée stratégique plus efficace a pu se glisser.

Le regret anticipé

Dans un conflit, faire décrire ou jouer la fin d’une guerre qui se finirait mal est aussi un moyen d’activer le regret anticipé, puissant activateur de recherche de solutions plus constructives. Pour le même résultat, une bonne histoire peut suffire : je me souviens avoir fait la paix avec une personne à qui j’en voulais beaucoup après avoir écouté un reportage sur la vie des grands singes, pour lesquels faire la paix avant que le groupe se sépare est une règle sociale intangible. Au fond, toute expérience émotionnelle a pour but de nous aider à nous raconter une autre histoire.

Les expériences émotionnelles que je propose à mes clients peuvent prendre des formes extrêmement variées. Elles sont toujours co-construites avec eux, en fonction de leur contexte particulier, de leurs objectifs et de ce qu’ils sont prêts à tenter.

 

Sources 

Jean-Jacques Wittezaele & Giorgio Nardone, Une logique des troubles mentaux, Seuil

John Leary Joyce, The Fertile Void: Gestalt Coaching at work. AoEC Press

Olivier Houdé,  L’intelligence humaine n’est pas un algorithme Odile Jacob