Virtuel contre présentiel : un faux débat

Voilà à quoi ça ressemble pour moi, 3 mois d’apprentissage 100% virtuel. Et pour vous ?

Guillaume Gevrey est un vétéran de l’apprentissage pour adultes sous toutes ses formes. En 2013, à un moment où toute la profession croyait dur comme fer que l’e-learning allait remplacer les bonnes vieilles salles de classes au nom de la réduction des coûts, il publiait déjà 5 Reasons Why We Shouldn’t Bury Instructor-led Training Yet.

Guillaume considère que le débat virtuel contre présentiel, qui fait rage ces jours-ci sur les réseaux sociaux, perd de vue l’essentiel: l’impact sur les apprenants et le retour sur investissement pour les entreprises. Il m’a fait l’amitié de partager son expérience et son point de vue avec les lecteurs de Bridge the Gap.

 Guillaume est mon petit frère, ça ne l’empêche pas d’être l’un de mes mentors.

Qu’est-ce qui, dans la situation de 2020, te rappelle la crise de 2008 ?

Les débats sur l’apprentissage pour adultes sont les mêmes. On entend les mêmes choses, les outils n’ont pas fondamentalement changé, et à mon avis, les besoins des apprenants non plus. Au début des années 2010, tout le monde croyait à l’individualisation de l’apprentissage, à la disparition de l’apprentissage en groupe, au tout-virtuel. A l’époque, j’ai fait des bonds en lisant ça ! D’où l’article de 2013.

 

Comment a évolué l’apprentissage pour adultes dans les années 2010 ?

Des tas de formations techniques ou réglementaires sont rapidement devenues virtuelles : les règles de sécurité incendie, les règles éthiques etc. Mais toutes les formations d’acquisition de compétences relationnelles sont très vite redevenues présentielles. Ce que la crise de 2008 a fait exploser, c’est la mondialisation plus que la virtualisation. Cette époque a vu l’explosion des formations interculturelles et du management des équipes distantes. Quelques outils de profilage interculturel en ligne ont été développés, mais la majorité des formations aux compétences relationnelles s’est de nouveau faite en salle dès 2009.

 

Pourquoi, selon toi ?

Pour les apprenants, l’intérêt des formations aux soft skills réside dans le partage d’expérience plus que dans le partage de contenu. Dans ces formations, les participants parlent de ce qui leur pose problème. C’est important d’avoir créé une relation de confiance avec les autres avant de pouvoir s’autoriser à être vulnérable. Le temps passé ensemble, la proximité physique, les moments informels sont décisifs pour créer cette atmosphère de sécurité psychologique. En virtuel, c’est beaucoup plus difficile à créer et souvent moins efficace.

 

J’ai vécu des formations en ligne très efficaces, je ne suis pas sûre de te suivre, là.

Les formations en ligne que tu as suivies, tu les as choisies, tu les as suivies pendant une période d’activité réduite, et elles étaient conçues et animées par des formatrices particulièrement chevronnées (1). Imagine que tu es salariée d’une entreprise, que tu as déjà passé toute ta journée sur Zoom avec moins de 3 minutes entre chaque réunion pour aller aux toilettes ou attraper un truc à grignoter. Ta boite t’impose une formation que tu n’as pas demandée, de 4 à 6 heures le soir. Tu n’es pas hyper motivée, tu es saturée d’écrans, qu’est-ce que tu fais ? Tu te connectes poliment et tu décompresses au lieu de t’engager dans la formation. On est des humains, pas des machines !

A la rigueur, si tu réunis 20 personnes qui se connaissent bien, tu vas pouvoir créer une interaction collective efficace en ligne. Mais si les gens ne se connaissent pas, ça marchera généralement moins bien. Le désengagement est beaucoup plus facile en virtuel qu’en présentiel.

 

Si je comprends bien, tu recommandes le mélange du présentiel et du virtuel ?

C’est l’idéal ! Cela permet de dissocier / combiner :

  • la découverte du contenu, qui peut se faire en ligne et même sans formateur, avec pourquoi pas des tests de connaissances,
  • les discussions entre participants en salle,
  • le suivi personnalisé en ligne avec un tuteur ou un coach.

C’est très puissant, un dispositif de formation comme ça, tu en as fait l’expérience en Angleterre (2) ! Mais pour ça, il est indispensable d’avoir une vision globale du processus d’apprentissage et une maîtrise complète des deux environnements pour choisir au cas par cas la modalité qui aura le plus d’impact sur les apprenants. Si tu gères les deux séparément, ça se fera au détriment de l’expérience participant et, in fine, du résultat pour l’entreprise.

Quels conseils donnerais-tu à un.e responsable L&D en entreprise aujourd’hui ?

 

 1. Trouve des prestataires capables de construire des approches mixtes avec une vision d’ensemble.

Ils sauront t’aider à choisir les modes de développement des compétences en fonction de tes besoins : l’apprentissage pour adultes ne se résume pas à la formation (3) ! Ils t’aideront aussi faire les meilleurs arbitrages entre impact participants, sécurité sanitaire, impératifs financiers et choix technologiques. 

2. Fais de l’apprentissage en salle un lieu de rencontre et de réseautage.

A l’heure où de plus en plus de monde télétravaille, avoir un moment pour rencontrer ses collègues « en vrai » devient un vrai levier de motivation à se former. Utilise-le !

3. N’oublie pas que tous les salariés n’ont pas tous le même accès à la technologie chez eux (réseau, pièce dédiée, etc).

Le virtuel peut amplifier des inégalités invisibles dans une salle de réunion. Pense à l’égalité de tes salariés devant l’apprentissage avant de faire des choix qui auront des effets secondaires durables sur l’efficacité de tes équipes.

Quels conseils donnerais-tu à un.e professionnel de l’apprentissage pour adultes en 2020 ?

 

1. Deviens ambidextre présentiel / virtuel

a. Apprends à concevoir des formations virtuelles.

Le design en ligne n’a rien à voir avec l’ingénierie pédagogique en salle. Les formats sont plus courts, l’alternance présentiel / virtuel, synchrone / asynchrone, individuel / collectif change complètement la donne.

b. Entraîne-toi ! L’animation virtuelle est un sport de haut niveau.

L’animation en ligne requiert une présence différente, une grande capacité de jonglage entre les outils et les plateformes pour proposer une expérience participant satisfaisante.

c. Maîtrise la technologie sur le bout des doigts.

C’est indispensable pour concevoir, animer et être crédible auprès de tes clients. Certains clients ne te laissent pas le choix des outils, et tu dois bien en tenir compte dans la conception et l’animation. Par ailleurs, tes participants ne sont pas tous bien formés ou équipés. Là aussi, c’est à toi d’anticiper et de trouver des solutions.

 

2. Ne te laisse pas enfermer dans « tout est possible, alors passons au 100% virtuel ». 

Les acheteurs de formation vont évidemment chercher les solutions les moins chères. A toi de leur montrer que si tout est possible, tout n’est pas souhaitable si l’entreprise veut un retour sur investissement satisfaisant.

Tu as mis les apprenants au centre de tes intentions pédagogiques, laisse-les y et propose-leur ce qui aura le plus d’impact pour eux.

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