Les démons du management n’attendent pas tous le déconfinement

Aller au bout du changement ou faire demi-tour au moment du déconfinement :
à défaut de pouvoir anticiper, comment se ménager des marges de manoeuvre?

Depuis un mois, j’observe dans mon environnement professionnel un mélange fascinant de nouvelles pratiques et de survivances des fonctionnements antérieurs envers et contre tout. D’un point de vue systémique, c’est assez logique : les systèmes n’œuvrent qu’à une chose, leur propre équilibre, en particulier quand celui-ci est menacé.  

Dans une remarquable étude  » Premiers de corvée et premiers de cordée, quel avenir pour le travail déconfiné ? La fondation Jean Jaurès et l’Ifop envisagent les impacts de court et de moyen terme du confinement sur le monde du travail français. Les témoignages qui suivent déclinent cette analyse à l’échelle de quelques organisations, qui voient déjà s’affronter des pouvoirs nouvellement acquis et des tentatives de reconquête de territoires perdus.

Le confinement s’accompagne dans nombre d’organisations d’ajustements bienvenus dans les priorités, les relations et les modes de fonctionnement. 

Le bonheur de retrouver la maîtrise d’une partie de son temps.

Dans tel grand groupe, Pierre-Antoine a toujours travaillé à distance avec des interlocuteurs basés, pour la plupart, à l’autre bout du monde. Pour lui, le confinement, c’est 1h30 par jour de transports transformés en cuisine et jardinage. En privé, et pas trop fort, il avoue redouter le déconfinement : les embouteillages et surtout, le brouhaha de l’open space, où il abat péniblement en huit heures ce qu’il fait en cinq chez lui. Et pour cause : chez lui, pas de bruit de fond, pas d’interruptions intempestives, il travaille à son rythme. Il a même pris la main sur une partie des réunions de coordination pour faire avancer le travail dont il est responsable, ce qui lui donne un sentiment accru de mieux gérer son temps et ses interactions avec les autres.

L’inversion de la logique de fonctionnement centralisée au bénéfice de la « première ligne ».

Dans telle enseigne de distribution, tout ce qui n’est pas directement nécessaire à l’ouverture des magasins à la clientèle a été supprimé. Les cadres de magasin et les personnels administratifs ont été intégrés aux équipes : par roulements de deux semaines, ils tiennent les caisses, remplissent les rayons, désinfectent les caddies et offrent le café aux clients qui patientent à l’entrée du magasin. Le siège fournit uniquement les prestations dont ont besoin les magasins pour ouvrir ; les autres fonctions participent à l’effort de crise en restant chez eux.

Étrangement, même son de cloche chez certains soignants qui, habitués depuis des années à des conditions de travail déplorables, se réjouissent de pouvoir enfin faire leur métier sans être sans arrêt tracassés par l’administration.

 

D’autres comportements professionnels ont la vie dure, voire s’accrochent comme ils peuvent pour survivre à une époque qui éclaire leur inefficacité d’une lumière crue.

Le déni de réalité performatif des « grands chefs ».

Dans l’enseignement public comme dans le privé, des centaines de milliers de profs essaient d’assurer une continuité pédagogique que personne ne s’est donné la peine de définir. Peu importe que les parents n’aient pas les compétences pédagogiques ; que la plupart des foyers confinés ne soient pas équipés d’un nombre suffisant d’ordinateurs pour que parents et enfants puissent travailler ; ou que les enseignants n’aient ni le temps, ni les connaissances en matière de pédagogie en ligne pour dématérialiser un trimestre de cours en quelques jours, tout en assurant le suivi individuel de tous leurs élèves par téléphone et avec leurs propres enfants sur les genoux. Il se trouvera toujours un ministre pour dire « on est prêts » avant d’envoyer 5 circulaires et contre-circulaires par semaine, mettant les enseignants encore plus en porte-à-faux vis-à-vis de parents excédés et angoissés.

La fracture entre les sièges qui pensent et les soutiers, confinés ou non, qui pompent.

Dans tel grand groupe, « Paris » demande aux équipes commerciales régionales de « co-construire » les services de demain. Comme si c’était le moment, quand les salariés du groupe, après avoir jonglé toute la journée entre les enfants, les tours d’utilisation de l’unique ordinateur de la maison, la préparation des repas et essayé quatre fois sans succès de téléphoner à mamie qui meurt de solitude dans son EHPAD, passent leur soirée à recouvrer les factures qui, l’espèrent-ils, paieront leur salaire d’avril. 

Le micro-management compulsif.

Dans telle PME de formation en ligne, qui n’a jamais aussi bien travaillé depuis des années, Madame manageuse s’inquiète dès que l’écran de ses collaborateurs se calme. Vite, vite, un coup de fil ! « Elle me pourchasse jusqu’au chiottes, comme si j’étais un terroriste tchétchène », me raconte Elisa. « Et pourtant, elle devrait bien voir que je bosse malgré le confinement : elle reçoit plus de demandes de validation de projet qu’elle n’a le temps d’en traiter. Ce flicage permanent m’empêche de bosser ». Pour la peine, Madame manageuse a été rebaptisée Poutine. Et Elisa cherche du boulot ailleurs. La formation en ligne, ça marche bien en ce moment.

Mes apprentissages

Comme je l’ai appris de François Dupuy, tous ces comportements ont une raison d’être : la survie – professionnelle – de ceux qui les pratiquent. Que va-t-il leur arriver après la crise, quand l’autonomie ou le statut gagnés par les uns se trouveront confrontés au besoin de retrouver leur pouvoir des autres ? Honnêtement je ne sais pas, mais j’invite mes clients à observer ces phénomènes maintenant, pour ne pas se trouver encore une fois pris par surprise au moment du déconfinement.

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